Faut-il aller sur Bluesky ? Analyse des 30 000 comptes les plus influents du réseau.

Dans un paysage médiatique en constante évolution, les organisations et les entreprises sont souvent confrontées à des choix quant à leur présence sur les plateformes de médias sociaux avec comme principale peur de rater le coche du nouveau réseau social à ne pas rater. Toujours est-il que ces dernières années, il n’a rarement été judicieux de se pencher sur des réseaux de substitution lorsqu’on pense à Elo, Mastodon, « parler » ou autres plateformes qui voulaient se positionner comme des « killers » de réseaux sociaux préexistants.

L’émergence de Bluesky, une plateforme sociale décentralisée, offre de nouvelles perspectives et défis, particulièrement en comparaison avec des plateformes établies comme Twitter. La situation actuelle de Twitter / X, marquée par des changements notables dans sa gestion, sa politique de modération, et son audience, a laissé une place et des ouvertures dans lesquelles Mastodon (dans une tentative de résurgence) , BlueSky ou Threads veulent jouer leur partition.

Dès lors, concernant BlueSky, faut-il y développer une présence ? Quelles sont les présences sur la plateforme ? Est-ce différent de X ? Je me suis particulièrement interrogé pour tenter de répondre à ces différents points en analysant les comptes les plus influents présent sur Bluesky et en détourant le réseau.

Executive summary

BlueSky est un réseau qui frôle l’amateurisme dans son système de suivi alors que son algorithme repose sur les logiques de personnes que l’on suit. C’est un Twitter très ancien avec une innovation proche du néant.

C’est un réseau fortement préempté par les journalistes, avec un prisme très fortement de gauche. Les échanges y sont bien plus sains que sur X. De rares politiques sont présents sur la plateforme mais ils n’ont développé aucune présence sérieuse en dehors de Thierry Breton. (44 députés nationaux et européens, principalement NUPES, avec une moyenne de 236 followers et de 26 publications)

L’activité sauf pour les hyper-actifs de la plateforme y est très très faible. (Moyenne de 308 publications pour le top influence de la plateforme….)

Un réseau sans forts bassins thématiques. Pas de communauté gaming (mais bien culturelle et quelques streamers quand même) , sports et crypto aussi fortes que sur X. Au niveau sociétal, il n’y a pas non plus de communautés bien formées sur les thématiques habituelles. (transport, agriculture, santé)

Le potentiel de bassin d’audience au niveau francophone est autour des 15 k. Trop léger pour une stratégie dédiée.

En définitive :

  • D’un point de vue inviduel, Bluesky peut être tortueux en entrant dessus car le système de suivi qui définit l’expérience que l’on vit est défaillant. La plateforme est cependant vachement plus saine que X. Par contre, les débats y sont quasi inexistants ou très argumentés / propres. Cela plaira donc aux personnes de gauche et du centre. Beaucoup moins aux personnes de droite qui se trouveront isolés en arrivant sur la plateforme.
  • D’un point de vue politique et associatif, la plateforme est presque inintéressante aujourd’hui dans la mesure où les audiences restent faible et le tissu sociétal est léger. Je dis presque car il y a quand même des logiques de stratégie de niches au niveau RP (absence de politique sur la plateforme alors qu’il y a la présence de nombreux journalistes) ou au niveau positionnement interne à la gauche. (militance présente)
  • D’un point de vue entreprise, la mise en place d’une stratégie dédiée m’apparait une erreur à ce stade tant le bassin d’audience (15 k selon moi) est faible. Là aussi, une stratégie de niche peut être intéressante. Celle-ci consisterait à déployer une stratégie de relations publiques axé sur les journalistes ou sur des stratégies de « gauchisation » d’une organisation. D’un point de vue marketing et grande consommation (logique B to C) , passez votre chemin sur ce réseau.
  • D’un point de vue lobbying et pressions sociétales, la plateforme est totalement inintéressante. Absence de mécanisme de buzz, absence des parties prenantes, passez votre chemin sur ces axes-là.

Selon moi, Bluesky ne pourra jamais être un concurrent crédible à X. C’est un réseau parralèle intéressant dans des logiques individuelles. Mais avec une technologie qui se résume à être un ancètre de X, une absence totale de réflexion sur le déploiement de la plateforme et sa logique algorithmique de suivi, ainsi qu’un côté aseptisé qui fait plaisir en tant qu’utilisateur mais qui nuira à sa promotion , je parierais pas mal sur le fait que la plateforme reste à jamais une plateforme relativement confidentielle ou de niche. Je pense donc que les organisations devraient simplement réserver leur handle sur la plateforme, peut-être publier les contenus qu’elles diffusent sur X, mais ne devrait pas avoir une stratégie de déploiement sur cette plateforme en l’état.

Après, tout peut évoluer rapidement, et Elon Musk n’est pas à l’abri de faire une connerie sur X qui peut tout changer, mais il faudra quand même un cataclysme pour que Bluesky devienne le nouveau Twitter pré Elon Musk.

Méthodologie et postulat de départ

J’ai commencé l’analyse avec le prisme de me poser la question du bien-fondé d’une présence sociétale de la part des organisations et entreprises sur la plateforme BlueSky

En tant que dirigeant de Saper Vedere, je me concentre sur l’analyse du réseau en tant qu’outil permettant d’asseoir une licence sociale de communiquer ou d’opérer à travers des parties prenantes clés recrutées et agglomérées grâce à une présence numérique. Je ne considère et n’analyse donc pas BlueSky sous l’angle individuel. (Est-ce qu’il est bon d’aller sur Bluesky comme individu ?) ou sous l’angle marketing (est-ce qu’il y a une opportunité de funnel ou de conversation à adopter une présence stratégique)

J’ai donc voulu appréhender et comprendre les 30 000 profils les plus influents d’un point de vue sociétal sur la plateforme en partant d’une petite liste de départ de médias et de journalistes pour isoler les suivis qu’ils opèrent et analyser la manière dont ces 30 000 profils se suivent l’un l’autre.

Cartographie des comptes les plus influents d’un point de vue sociétal sur Bluesky

Visuel en HD ici

On retrouve les communautés : (par ordre de taille)

  • Culture et jeux-vidéo (6167) : en réalité cette communauté est extrêment hétéroclite et j’aurais bien pu l’appeler « grand public ». Elle est constituée d’early adopters de technologies, de journalistes cultures et jeux, de streamer, de fans de cinéma, et tous les garants et fan de la culture Web.
  • Anglophone (4500) : cette communauté comporte beaucoup de personnes des US suivies par les sphères francophones, mais aussi de nombreux francophones qui sont bilingues et suivent les actualités en anglais. Il y a également des correspondants et journalistes
  • Monde académique et journalistes spécialisés (3830) : dans cette communauté , on retrouve vraiment la communauté académique et scientifique avec de nombreux journalistes spécialisés en recherche / science et autres. On y trouve aussi les enseignants – chercheurs. Elle n’est pas visible sur le visuel car elle est vraiment noyée au centre de tout.
  • Tech & Business (3808) : on y retrouve une composante très technologique avec des journalistes spécialisés en Web et technologies, des comptes bien connus de la sphère numérique, des comptes autour de logiques économiques (curieusement on y trouve des agritwittos)
  • Affaires étrangères (3573) : dans cette communauté, on a de la diplomatie, des correspondants étrangers, la bulle européenne et des comptes spécialisés en défense et armée.
  • Politiques & médias (3465) : principalement des journalistes et médias. On y retrouve aussi des analystes / chroniqueurs de la vie politique. Sur le graphique, c’est la communauté « avocats et droits » qui est en réalité plus globale que cela.
  • Humoristique et grand public (2830) : on y retrouve des personnes autour de la satire et du second degré
  • Sciences, no fake science & santé (1826) : on y retrouve des médecins, fact-checkers et zététiciens.

Un réseau très peu dense

La première chose qui frappe dans l’écosystème est la destructuration des communautés. En toute logique, nous sommes sur les 30 000 comptes les plus importants de la plateforme et pour autant, ils sont très très faiblement connectés. Le compte le plus suivi (Le Monde) est à peine suivi par 507 personnes. Pour le troisième, l’AFP on descend déjà à 443 personnes. (ce qui représente à peine 1,4 % des 30 k personnes qui constituent l’écosystème étudié)

A titre de comparaison, le panel Follaw de 18 000 personnes sur X a comme personne la plus influente Emmanuel Macron et il dispose sur ce plus petit échantillon de 7297 parmi les 18 000 et Le Monde de 6568. Bref, BlueSky pêche d’un gros problème de structuration des réseaux qui tient essentiellement à plusieurs choses :

  • Son modèle de déploiement : le fait d’avoir proposé des clés pour s’inscrire est intéressant d’un point de vue devops pour limiter la croissance et proposer une rareté. Pour autant, cela crée un système où il manque encore drastiquement des personnes et les pratiques de suivis / followings sont très compliquées sur la plateforme.
  • Une recommandation des personnes à suivre ultra-défaillante : BlueSky ne propose pas du tout un système de suivi digne de ce nom. On aurait pu croire qu’ils auraient bien intégré toutes les logiques que X s’est petit à petit imposées, mais la recommandation des profils, la gestion des arrivées et autres est complètement défaillante. A titre d’exemple, voici les profils que me recommande de suivre Bluesky

Or, à la différence des nouveaux réseaux émergents comme Tik Tok qui base tout sur la relation utilisateur-contenu, Bluesky reste un réseau structuré autour des personnes que l’on suit. (D’ailleurs une analyse de Flefgraph avec une autre méthodologie interactionnelle identifie presque exactement les mêmes communautés ce qui prouve l’influence des tissus relationnels) La qualité de la plateforme vient donc du réseau que l’on se constitue. Et là-dessus, on est au moyen-âge de la discipline avec un prisme essentiellement américain, qui fait fi de toutes les évolutions des réseaux sociaux relationnels et qui frôle purement et simplement l’amateurisme. Et dans les chiffres, ca ne trompe pas. En moyenne, les 30 k de personnes suivent 313 personnes. La moyenne (à cause des personnes qui font du mass following) sur X est de 3709.

Enfin, la viralisation des contenus dépend de la densité des réseaux et des fameux degrés de séparation entre les personnes. (Voir la théorie de Milgram sur les degrés de séparation) Le manque de liant entre les comptes fait en sorte que la viralisation des contenus est bien plus compliquée que sur X et l’algorithme de Bluesky est totalement défaillant en dehors de ses réseaux, proposant des contenus en anglais ou autres langues, mais aussi des contenus qui n’ont absolument aucun intérêt pour la personne présente. De ce côté-là, on se croirait au moyen-âge des algorithmes de réseau et ca détonne par rapport aux nouvelles plateformes comme Tik Tok qui fonctionnent quasiment sans influence des réseaux de suivi.

Un réseau social de gauche

Disons le purement et simplement, BlueSky sur la sphère francophone est un réseau social de gauche qui fait fortement penser aux réseaux sociaux de droite d’il y a quelques années où se sont isolés les profils récalcitrants rejettés de X. (Parler / Truth Social, Gettr et autres) Aucun média du centre et de droite n’est présent. (Notons que des journalistes du Figaro sont présents comme Chloé Woitier) Cela crée donc un climat nettement plus serein pour la plateforme dans la mesure où comme il n’y a aucune personne de droite, il n’y a aucune altercation politique sur la plateforme. Cela plaira aux personnes de gauche. Peut-être un peu moins aux autres bords politiques.

Un réseau de journalistes

Toutes les communautés sont principalement formées par des journalistes en forte présence. Ils y sont fortement actifs. Cette présence reste également essentiellement de gauche (Mediapart, Libération, Telerama) et du centre. (AFP, Le Monde)

Un réseau de early adopters

Ayant vécu une période très précoce de Twitter, Bluesky a ce parfum de nostalgie de proposer des comptes de early adopters des plateformes de réseau sociaux. On a donc toujours une teinte de numérique dans presque toutes les communautés. Cela dit, le même phénomène peut être observé sur Threads.

Absence totale de communautés thématiques

Les communautés thématiques ne rejaillissent pas. Aujourd’hui, les réseaux sont « globish » et tout terrain. Même la communauté des avocats est en réalité dans la communauté médias et politiques. Là où sur Twitter on observe au-delà des médias des communautés thématiques tels que le transport, l’agriculture, l’économie et plein d’autres thématiques, c’est totalement absent sur BlueSky. Sur le grand public, les gros pourvoyeurs d’audience que représentent les communautés sportives, gaming et cryptomonnaies sont aussi presque totalement absents sauf dans quelques sous-communautés.(Il y a des comptes gamings, sans que cela structure fortement l’audience) De même, l’actualité et le décryptage de la guerre ukrainienne auraient pu être plus visibles communautairement dans la mesure où les principaux acteurs de ce sujet sur X sont présents sur Bluesky, mais il n’en est rien.

Un réseau où les entreprises et les ONGs sont absentes

En dehors des individus early adopters et des journalistes, il est compliqué d’identifier des profils clés sur X tels que les ONGs (Cécil Duflot incarne Oxfam, Anticor est présent, mais en dehors de cela, rien n’émerge parmi les plus influents) ou les entreprises. Ces dernières ont sécurisé les handles de leurs comptes mais n’ont pas de stratégie de présence et n’émergent pas du tout dans notre analyse des profils les plus influents du réseau.

Les politiques ont créé un compte mais n’ont aucune présence et une audience famélique

En dehors de Thierry Breton, les politiques ne sont pas très influents sur la plateforme. 44 Députés (nationaux et européens) se sont inscrits aujourd’hui, mais ils ont une moyenne de 236 followers (sic) et de… 26 publications. Autant dire qu’ils ont mis un pied dans l’eau sans y plonger par la suite. En grande majorité, ils sont NUPES (surtout EELV) et quelques LREM dans le lot. Au niveau du RN et LR, c’est l’absence totale.

Un bassin d’audience extrêmement léger

En moyenne, le top 30 k de la plateforme au niveau sociétal a 747 followers… L’audience est aujourd’hui principalement américaine. J’estime le potentiel d’audience maximale à atteindre pour un compte autour des 15 000. (Bien entendu, des publications peuvent avoir plus que cela) Le premier compte francophone en nombre de followers, l’AFP, est d’ailleurs autour des 14 k. Ca reste très (trop ?) léger pour y avoir une stratégie dédiée. La tentation sera forte de dupliquer les contenus X.

Voici pour l’analyse complète et détaillée de la structure de Bluesky, le monde des réseaux sociaux devient de plus en plus éclaté. D’où l’enjeu d’avoir une vision fine des réseaux et des opportunités. J’attends avec impatience de déployer la même analyse sur Threads. Mais en attendant, je suis à votre disposition pour des questions sur BlueSky sur Linkedin, X… Et Bluesky quand même aussi !

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