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Activisme

Blocus étudiants : qui a gagné la bataille du récit ?

Nicolas Vanderbiest
5 octobre 2026 · 12 min de lecture
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Visuel à la une de l’étude, publiée le 5 octobre 2026.

Le 15 septembre, une centaine de lycéens bloquent le lycée Louis-Pasteur, à Besançon. Le même jour, à Caen, des élèves bloquent le lycée Victor-Hugo. Le 17, c’est Lormont, près de Bordeaux. Le 18, Créteil.

Le 1er octobre, on compte 103 605 messages en une seule journée. Matignon réunit une cellule de crise, un lycée brûle à Nantes, et le soir, le ministre annonce plus de 400 établissements fermés pour le lendemain.

Le récit qu’on entend depuis : un mouvement né sur les réseaux sociaux, organisé sur Snapchat, emballé par TikTok.

En fait, c’est presque l’inverse. Ce mouvement a pris de l’ampleur sans démarrer sur les réseaux sociaux. Au départ, quelques comptes de l’UNEF publient sur les facs. La presse locale montre les premiers blocus. LFI monte au créneau, le RN répond, et tout se commente ensuite en direct sur TikTok et Instagram.

Pour La Tribune, nous avons analysé 264 399 messages et 1 496 articles de presse, du 10 septembre au 2 octobre 2026. Voici ce qu’ils racontent.

Qui a démarré ce mouvement ?

Les milieux étudiants traditionnels, hors ligne, autour des facs. Le mouvement se découpe en cinq temps, et les deux derniers font 96 % du volume.

  • Les facs d’abord, du 10 au 17 septembre. 935 messages en huit jours : 82 % sur X, 7 % sur TikTok, 6 % sur Instagram. Ce sont les étudiants qui racontent, sur quelques comptes de l’UNEF, à Nanterre, Lille ou Grenoble. Les premiers blocus de lycées, à Besançon et Caen le 15, à Lormont le 17, n’ont presque aucun écho en ligne. À Besançon, quatre comptes relaient l’article de France 3. Quatre.
  • Créteil, premier foyer francilien, du 18 au 23 septembre. 673 messages à peine : 64 % sur X, 20 % sur Instagram, 11 % sur TikTok.
  • La répression fait le récit, du 24 au 27 septembre. Après Gonesse, Sarcelles et Saint-Denis, la répression passe de 6 % à 45 % des messages en une journée. 8 694 messages, 93 % sur X. Les messages qui parlent du maintien de l’ordre passent de 3 % et 6 % à 52 %. Et près de 99 % des messages localisés parlent de l’Île-de-France.
  • Le mouvement devient national, du 28 au 30 septembre. 130 007 messages, toujours sur X à 94 %. L’Île-de-France redescend à 65 %.
  • La jonction avec les universités, les 1er et 2 octobre. 124 090 messages en deux jours, et l’Île-de-France tombe à 39 %.

La carte ci-dessous rejoue toute cette propagation. Appuyez sur lecture : chaque point est un compte, la propagation se déroule heure par heure.

Ouvrir la carte en plein écran. La naissance du mouvement, du 15 au 28 septembre à midi, a sa propre carte : ouvrir la carte de la naissance.

C’est donc institutionnel, offline, et une mobilisation qui fait tache d’huile sur le territoire. Ça se passe offline ; et qui dit offline dit structuration. Soyons francs : nos données ne voient que le en ligne, et le hors ligne s’y lit en creux. Mais tous les indices vont dans le même sens. Avant le 28, un message sur 20 seulement vient du cercle lycéen. Les premiers blocus n’ont presque aucun écho en ligne. Et Snapchat, que personne ne peut observer, est cité par les lycéens eux-mêmes comme l’outil où s’organisent leurs blocus. Les réseaux sociaux ne font qu’accélérer : l’essentiel se joue ailleurs. Trois choses le montrent.

Quand les politiques arrivent-ils ?

Après. LFI arrive la première : Clémence Guetté est devant le lycée Saint-Exupéry de Créteil le 21 septembre au matin, Louis Boyard publie le soir même. Valérie Pécresse réagit le 23, d’après l’AFP. Édouard Geffray, ministre de l’Éducation, n’entre que le 24.

Le 28, ça devient national. En cinq heures, tout l’arc politique publie : Sébastien Lecornu, Gabriel Attal, Nathalie Arthaud, Cyrielle Chatelain, Éric Ciotti, Xavier Bertrand, Matthieu Valet. Et une bonne partie le fait en visant LFI. Gabriel Attal parle du « vrai visage de LFI », Matthieu Valet interpelle le maire LFI de Saint-Denis, et le message le plus vu de Sébastien Lecornu ce jour-là s’adresse à Jean-Luc Mélenchon. Le PS et le PCF suivent le 29, les chefs du RN le 30 et le 1er octobre.

Au total, LFI publie 387 fois sur le mouvement, repartages compris, loin devant le RN (128) et le PS (84).

Et les médias ?

Ils n’ont rien vu venir. La première vague de presse est locale : France 3 et L’Est Républicain à Besançon le 15 septembre, puis ici et Sud Ouest à Lormont. Aucune rédaction n’a vu Créteil. La presse nationale entre le 24, comme souvent par l’AFP, et BFM, Le Parisien et 20 Minutes suivent en moins d’une demi-heure. C’est avec elle, et avec les violences, que ça circule.

Et ce ne sont pas les médias de gauche qui prennent la main. Révolution Permanente écrit bien la première sur un lycée francilien, le 24 au matin, mais la presse de gauche ne multiplie ses articles que par 1,6 entre le 28 septembre et le 1er octobre. Ce sont les médias de droite qui surfent ensuite sur les violences et les casseurs : sept fois plus d’articles le 1er octobre que le 28 septembre.

Qui donne le tempo ?

Personne en particulier, et c’est ça qui est intéressant. X, TikTok, la presse et les politiques montent les mêmes jours, aux mêmes heures, à deux heures près. Chaque courbe est ici rapportée à son propre maximum : elles se superposent.

Aucun réseau social ne se distingue dans la propagation. Aucun n’a plus de deux heures d’avance, et la presse publie même ses titres un peu avant que X ne les repartage. Le tempo vient du calendrier des blocus et de l’agenda du gouvernement.

Par contre, l’audience n’est pas la même partout. TikTok fait 520 millions de vues, 5,4 fois plus que X, avec moins de publications. Attention, 37 % des publications X n’ont pas de compteur de vues : en leur prêtant la moyenne des autres, l’écart tombe à 3,4. Il reste énorme.

Les lycéens ont-ils gagné la propagation ?

On pourrait le croire. En fait, non. Du 21 au 27 septembre, un message sur 20 seulement vient du cercle des lycéens : comptes de blocus, syndicats lycéens et jeunes qui les soutiennent. Les comptes de blocus et les syndicats lycéens seuls pèsent un message sur cent. Le reste, ce sont les autres qui parlent d’eux.

Et les jeunes qui soutiennent le mouvement sur X sont surtout de jeunes adultes : anciens lycéens, étudiants, BTS. Plus de la moitié ne suivent aucun compte politique. Ceux qui en suivent regardent à gauche, LFI en tête. Aucun ne suit le RN, LR ou Reconquête.

Les lycéens se retrouvent coincés entre un monde politique qui ne les suit pas, l’essor de LFI sur leurs sujets et, au milieu, les médias.

Qui a pris la parole ?

Sur X, nous avons reconstitué qui reprend qui, sur près de 80 000 comptes. Huit communautés en sortent, et deux camps font 49 % des reprises.

  • La gauche militante et LFI, 28 % des reprises. Révolution Permanente, Informations Ouvrières, L’Insoumission, Louis Boyard. Plus d’un message sur deux de cette communauté (55 %, repartages compris) parle de la police, des gaz, des interpellations ou des blessés, et la répression policière est le récit de 42 % d’entre eux.
  • La droite et l’extrême droite, 21 %. Matthieu Valet, FranceUnie, Frontières, Bleu Blanc Rouge.
  • Les comptes d’alerte info, 14 %. Toujours très nombreux, ils font la curation.
  • Les jeunes qui soutiennent le mouvement n’arrivent qu’en quatrième position, avec 13 %. Suivent la culture urbaine et le divertissement, les médias et les institutions, l’actu virale et les médias indépendants de gauche.

Et les réseaux sociaux ?

Ils ne sont pas initiateurs. Ils sont spectateurs et commentateurs. Même Snapchat, pointé du doigt lors des dernières émeutes, n’apparaît pas à la base. Nous n’avons pas accès à ses données, mais les références à Snapchat sur les autres réseaux sont parlantes : aucune trace pour les premiers blocus, une première mention le 22 septembre, et l’essentiel les 1er et 2 octobre. Ce qu’on en voit, ce sont des lycéens qui racontent qu’un groupe a été créé pour leur blocus.

C’est ce que décrit le sociologue Doug McAdam : on se mobilise d’abord entre gens qui se connaissent déjà, dans la classe, au lycée, sur un groupe Snapchat.

Pourquoi le mouvement a-t-il perdu la main sur son récit ?

Il bute sur deux difficultés.

1. Les extrêmes sont dans la place

Les extrêmes se contredisent et se nourrissent l’un de l’autre. Dans 55 % de leurs messages écrits, les élus LFI nomment le gouvernement, un ministre ou le président. Le RN nomme LFI, Mélenchon ou l’extrême gauche dans 71 % de ses messages écrits, 65 % repartages compris. LFI, elle, ne parle du RN que dans 4 % des siens. L’attaque n’est pas réciproque.

Nous vivons une guerre de cadrage informationnel. Chacun cherche à cadrer les événements, et les extrêmes ont tout intérêt à nous opposer leurs deux versions, parce qu’elles se nourrissent l’une de l’autre. Les faits sont les mêmes, la lecture politique est différente. Pour la gauche, c’est le soutien et la répression policière. Pour la droite, c’est la violence et l’instrumentalisation par LFI.

Face à cela, le centre ne comprend pas. Parce que c’est trop factuel, parce qu’il y a des choses qu’il ne comprend pas, parce qu’il y a des choses sur lesquelles il n’a pas de pouvoir. Donc il parle peu : 27 messages écrits par le gouvernement et la majorité, contre 157 par LFI. Par contre, quand il parle, ça porte. Le message de Sébastien Lecornu à Jean-Luc Mélenchon, le 28, fait 2,5 millions de vues, et ce sont les mots du ministre à la radio qui font les titres.

Et aujourd’hui, un pouvoir ou un acteur qui ne s’exprime pas est un acteur qui n’existe pas. Un acteur qui n’existe pas, c’est comme une voix démocratique qui s’éteint.

Les extrêmes, eux, restent entre eux. 74 % des reprises de la gauche militante restent dans son camp, 86 % pour la droite, qui reste dans une dynamique d’entre-soi numérique. Seules 2 % des reprises passent d’un camp à l’autre. Les deux camps reprennent quelques sources communes, AlertesInfos, BFM, franceinfo. Mais quand une reprise passe la frontière, elle vise souvent un militant d’en face : FranceUnie reçoit à lui seul 32 % des reprises qui vont de la gauche vers la droite.

2. Il n’y a pas de revendication

C’est l’un des grands problèmes du mouvement. À peine 6 % des messages contiennent une revendication de fond. Pour durer, un mouvement doit dire ce qui ne va pas, ce qu’il faut faire et pourquoi agir maintenant : les chercheurs appellent ça le cadrage. Ici, l’élan est là, le reste manque, et d’autres racontent les événements à sa place.

Du coup, c’est la violence qui prime. 39 % des repartages parlent de la police, des gaz, des interpellations ou des blessés. Sur TikTok, les vidéos qui en parlent font 16 % des vidéos et 27 % des vues. Et le traitement médiatique suit : 35 % des articles relèvent du fait divers et du maintien de l’ordre, 25 % des chiffres, 21 % de la politique. L’éducation et les revendications : 6,8 %. Les témoignages : 5,2 %.

Le local fait la masse, avec 55 % des articles. Et la presse régionale centre trois fois plus ses articles sur les jeunes eux-mêmes que la presse écrite nationale : 16 % contre 5 %. La presse de droite, elle, débarque tard et fort : sept fois plus d’articles le 1er octobre que le 28 septembre, et une parole hostile dans 52 % d’entre eux.

Sur les réseaux, les récits suivent la même pente. Les trois premiers : la répression policière (21 %), le soutien et la convergence des luttes (18 %), les casseurs et la violence (17 %), hostiles au mouvement à 72 %. Les conditions d’étude, les moyens et Parcoursup ne font que 6 % des messages.

Et les violences s’équilibrent. Le 28 septembre, la répression policière fait 40 % des messages, les casseurs 10 %. Le 1er octobre, c’est 12 % contre 20 % : les casseurs repassent devant, pour la première fois depuis le 28. Le soutien tombe de 69 % à 37 %, et le 2 octobre, sur une demi-journée, les messages hostiles dépassent le soutien.

La grille du « retour de flamme » aide à le lire : la répression ne relance un mouvement que si elle choque et que ses images circulent.

Au final, la volonté d’attaquer le gouvernement est masquée par tout le reste.

Que faudra-t-il aux lycéens ?

Trois choses.

  • Des figures qui incarnent le mouvement. En 1986, Isabelle Thomas et David Assouline avaient incarné la contestation de la loi Devaquet. En 2006, Bruno Julliard celle du CPE. Sur le climat, Greta Thunberg, et en Belgique Anuna De Wever et Adélaïde Charlier. Ici, le 28 septembre, aucun porte-parole lycéen parmi les comptes les plus repris.
  • Des revendications claires, pour gagner des points et des victoires. Devenir sérieux, et proposer autre chose que de la violence.
  • Ne pas paraître LFIste, sous peine d’être décrédibilisé par les autres groupes politiques.

Le sociologue Charles Tilly le formulait ainsi : un mouvement montre au pouvoir son nombre, son unité, sa respectabilité et sa détermination ; celui-ci est fort sur le nombre, faible sur l’unité et la respectabilité.

Qu’en retenir ?

  • La fonction des réseaux change. Les réseaux sociaux préemptaient la presse ; ce n’est plus le cas. Tout le monde est sur la même ligne d’arrivée : tout le monde annonce au même moment, tout le monde commente partout, sur tous les réseaux, de manière homogène. Seule exception, Créteil, vu d’abord sur X et TikTok le 18 septembre, avant toute rédaction.
  • Une disjonction deviendra un signal. Si demain un réseau part seul, on pourra davantage y voir une ingérence. Ici, aucun réseau ne part avant les autres, et rien n’indique un opérateur commun derrière les comptes de blocus.
  • Le pouvoir de TikTok. Plus de 500 millions de vues en trois semaines. Le réseau s’inscrit comme un instrument d’influence auprès du grand public.
  • La propagation sort de Paris. Le mouvement se diffuse sur tout le territoire, et vite.
  • Amorcer ne suffit pas. Il faut incarner un mouvement : dans un message, dans des personnes, et dans le temps. À ce stade, ça n’a pas réussi.
  • La stratégie de l’insurrection n’est pas utile. Elle réduit tout à la force, et non au fond des messages.

Quid pour la suite ?

Les réseaux sociaux joueront un rôle plus important. On assiste à la création de comptes de blocus : sur Instagram, 61 des 71 comptes de blocus récents ont été créés en septembre et octobre 2026, pour le mouvement. Environ 15 d’entre eux ouvrent sur une affiche du même modèle, noir, rouge et blanc, titre au pinceau. Rien n’indique pour autant un opérateur commun : pas de bio copiée, pas de lien partagé, et des abonnés qui ne se recoupent qu’à l’intérieur d’un même lycée.

Et la propagation passe de l’Île-de-France à la France entière. Repartages compris, l’Île-de-France fait 98,7 % des messages localisés au troisième temps, 39 % au dernier. Sur les seuls messages originaux, la province passe d’à peine un message localisé sur huit le 24 septembre à près de quatre sur cinq le 1er octobre.

Comme pour les sit-ins américains de 1960 étudiés par Kenneth Andrews et Michael Biggs, ce sont des médias qui font passer le mouvement d’une ville à l’autre : ici, la presse locale et TikTok.

Rapporté au « cycle de contestation » de Sidney Tarrow, le mouvement a culminé le 1er octobre, et il lui faut un relais avant les vacances de la Toussaint, qui commencent le 17 octobre.

Prochaine date : le mardi 6 octobre, à l’appel de l’Union syndicale lycéenne et de l’Union étudiante. D’ici là, la bataille du récit, ce sont les extrêmes qui l’ont gagnée : les lycéens ont lancé le mouvement, d’autres l’ont raconté.

Note de méthode

Étude réalisée par Saper Vedere pour La Tribune. Période : du 10 septembre au 2 octobre 2026, le 2 jusqu’à 10 h environ, en heure de Paris. 264 399 messages publics sur X, TikTok, Instagram, Bluesky, YouTube et les forums (Reddit, LinkedIn et Facebook y sont marginaux), et 1 496 articles de presse, agrégateurs exclus. Sur X, les reprises de près de 80 000 comptes ont été rangées en communautés par algorithme ; le nom de chaque communauté est notre lecture de ses comptes les plus repris. La parole politique vient des comptes d’élus et de partis suivis par notre veille. Chaque chiffre a été vérifié contre les données brutes. Le texte ne cite aucun pseudo de particulier, parmi lesquels des mineurs.

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