Samedi 17 octobre 2026, premier jour des vacances de la Toussaint, une journée contre la vie chère réunit 550 000 manifestants en France, dont 110 000 à Paris, selon le ministère de l’Intérieur. À Paris, à Marseille, à Lyon, à Nice et à Limoges, il y a de la casse et des pillages. Selon la Ville de Paris, 228 commerces ont été pillés dans la capitale en deux jours.
Samedi 24 octobre, on assiste à l’acte deux. Moins de monde en France : 410 000 personnes, mais toujours 110 000 à Paris, selon la préfecture. Le cortège part de la porte d’Italie et arrive à la porte de Vincennes. Pendant tout le défilé, aucun commerce n’est pillé à Paris.
Entre les deux samedis, la presse a posé les mêmes questions :
- Pouvait-on le voir venir ?
- Pourquoi la police n’a pas empêché les pillages ?
- Qui est responsable ?
- Qui sont les casseurs ?
- Quel rôle pour TikTok ?
Pouvait-on voir venir le 17 ?
Le mouvement est né fin septembre dans les lycées, avec des demandes simples : des professeurs devant les classes et des bâtiments en état.
Puis les revendications s’effacent des récits puisqu’elles pèsent 10 % des récits sur les jeunes le 8 octobre, 12 % le 9, puis entre 1 et 3 % à partir du 11.
À la place, la police et la répression : le 16, près d’un message sur deux qui parle des jeunes.
L’ampleur du 17 se voyait. La veille, nous comptons 72 000 messages sur le mouvement.
Le 17, 632 000. Sur TikTok, les vidéos qui donnent rendez-vous le 17 passent d’une par jour à plus de 60 par jour.
Le renseignement attendait un peu moins de 200 000 manifestants en France, il y en a eu 550 000.
La casse, elle, ne s’annonce pas en public. Après les émeutes de 2023, le renseignement territorial a expliqué au Sénat que les signaux en ligne précédaient l’émeute « d’une légère avance ».
Dans les dossiers judiciaires étudiés par l’IGA et l’IGJ, les pillages s’organisaient sur Snapchat dans 36 % des cas, sur TikTok dans moins de 5 %. Et donc cela veut simplement dire que Snapchat, la principale source d’échanges entre les gens, échappe aux autorités.
Aux États-Unis, après l’assaut du Capitole en 2021, l’enquête du Sénat a conclu que les messages étaient visibles de tous, et que l’échec tenait à la conclusion qu’on en avait tirée. Le 17 octobre, la foule se voyait venir. La casse, elle, beaucoup moins.
Qui a commencé, la police ou les manifestants ?
Pour trancher, il faut une caméra qui tourne avant le premier geste. Sur les huit endroits de Paris où la journée dégénère, deux seulement sont filmés à temps. Et ils donnent deux réponses opposées.
Rue du Faubourg-Saint-Denis, à 10 h 36, une ligne de police ferme la rue devant un cortège non déclaré. Plusieurs centaines de personnes restent encerclées une quarantaine de minutes, sans sortie visible, alors que le schéma national du maintien de l’ordre impose de ménager un point de sortie contrôlé. Avant l’encerclement, aucune violence n’est filmée. À 11 h 18, la nasse se défait par une charge et du gaz. Le premier projectile filmé arrive à 11 h 34. Ici, la police agit la première.
Les psychologues britanniques Clifford Stott et Stephen Reicher le montrent depuis vingt ans : une police qui encercle tout le monde sans trier soude la foule contre elle. La nasse du matin n’explique pas les pillages de l’après-midi.
Pour les six autres lieux, nous n’avons aucune image du début. La question « qui a commencé » n’a donc pas de réponse pour la journée. Elle en a une par lieu, et dans six cas sur huit, aucune image ne la donne.
Pourquoi la police n’a-t-elle pas empêché les pillages ?
Nous avons découpé la journée en quarts d’heure et regardé, quartier par quartier, si la casse survenait quand la police était là.
Place de la République, la police est présente tout l’après-midi, mais elle ne quitte pas la place. Elle tient la caserne et gaze la foule par vagues. 26 cas sur 26, filmés à l’heure près, tombent dans un quart d’heure où la police est filmée dans le secteur, et à moins de 150 mètres d’une ligne. Sur les onze vitrines et les pillages de la place, aucune image ne montre une unité protégeant la boutique.
À 725 mètres de là, le carrefour Strasbourg-Saint-Denis vit un autre régime. Hors de la place, six des neuf casses datées ont lieu sans police à l’image. À 16 h 09, une ligne tient le carrefour sous les mortiers d’artifice. Après 16 h 23, on ne la voit plus. À 16 h 44, l’opérateur de l’AFP arrive devant le McDonald’s : la porte est déjà forcée. La police revient à 17 h 06. Entre la première image du pillage et son retour, 22 minutes.
Parmi les commerces documentés un par un, 20 ont été touchés et deux ont résisté. Pour douze d’entre eux, aucun policier n’est documenté devant la boutique, à aucun moment. Aux Galeries Lafayette, vers 20 h, des policiers sont en place avant l’arrivée des groupes, et l’entrée est empêchée. Là où la police protégeait la boutique, la boutique a tenu.
Le 17 à Paris, sous nos caméras
- 2 sur 8 lieux où la journée dégénère sont filmés avant le premier geste
- 26 sur 26 casses de République tombent quand la police est filmée dans le secteur
- 6 sur 9 casses hors de la place ont lieu sans police à l’image
- 12 sur 20 commerces touchés sans aucun policier documenté devant
Relevés ReputatioLab : 1 107 minutes de direct et 480 scènes datées (AFP, Reuters, BFMTV, Le Parisien, Le Figaro, Au Poste, vidéos X et TikTok), posées sur une carte.
Les unités mobiles racontent la même histoire. Dans nos sources, la BRAV-M apparaît neuf fois, toutes entre 10 h et 14 h 45, contre les cortèges non déclarés du matin. Les interpellations aussi : 39 par heure entre 11 h et midi, quand nous ne comptons qu’une casse, puis 14 par heure entre 14 h et 18 h, quand tombe la moitié de la casse filmée. Sur les 22 commerces, aucune interpellation n’est filmée.
Le phénomène est décrit. Après Londres en 2011, l’inspection britannique de la police écrivait que ses forces étaient entraînées pour des affrontements sur un seul lieu, et mal préparées à des pillages étendus et rapides. Tenir une ligne demande peu de monde. Interpeller des pilleurs demande d’être trois à cinq fois plus nombreux qu’eux.
Le 17, là où elle était, la police tenait un lieu. Là où les commerces tombaient, elle n’était pas là, et ses unités mobiles avaient servi le matin. Pour dire si elle était aussi en sous-effectif, il faudrait le nombre de policiers engagés. Quant à un ordre de ne pas intervenir, nous n’en avons vu aucun dans les documents analysés.
Recevez l’étude le jour de sa parution.
- Un fait sociétal ou politique par semaine
- Toutes les nominations du secteur
- Tout l’agenda politique de la semaine
Qui est responsable ?
À Paris, l’ordre public relève du préfet de police. Il décide du dispositif, sous l’autorité du ministre de l’Intérieur. Depuis un an, le préfet est Patrice Faure. Le ministre, Laurent Nuñez, occupait ce poste de 2022 à 2025. Lundi 19 octobre, il remet sa démission, et l’Élysée la refuse au nom de la nécessité d’un commandement continu.
Le précédent va dans l’autre sens. Le 16 mars 2019, les Champs-Élysées sont saccagés. Deux jours plus tard, le gouvernement remplace le préfet de police Michel Delpuech, et le ministre Christophe Castaner reste. Son secrétaire d’État s’appelait Laurent Nuñez. En 2019, on change de préfet et on garde le ministre. En 2026, le ministre offre sa démission, et du préfet, on parle peu.
Le public, lui, cherche un coupable dès dimanche. Le samedi 17, chaque cible est mise en cause dans moins de 3 messages sur 100. Ensuite, chaque camp choisit le sien.
Sur X, dans la gauche militante, sept mises en cause sur dix visent le gouvernement. À droite et à l’extrême droite, la première cible est l’ultragauche et LFI, près d’une fois sur deux. Les comptes qui font circuler les vidéos de terrain, proches de la droite nationale, visent l’immigration neuf fois sur dix, et 58 % de ces messages reprennent le même texte, recopié jusque par des comptes japonais, italiens et allemands.
La police est moins accusée que ne le laissent croire les chiffres. Relus à la main, un peu plus d’un message sur quatre qui la concernent est un vrai reproche. Les autres défendent les policiers ou les plaignent. Après la démission de Laurent Nuñez, le gouvernement devient la première cible : les mises en cause passent de 46 % à 64 %. Près de deux tiers de ces messages se résument au seul mot « démission ».
La presse raconte une autre histoire. Sur 112 titres désignant un responsable, un tiers vise l’exécutif et plus d’un quart la police, sa façon d’être employée (16 %) ou ses violences (12 %). Un sur cinq vise les casseurs, un sur huit LFI. Aucun titre ne vise d’abord les réseaux sociaux.
Qui peut trancher ? La commission d’enquête de l’Assemblée a six mois au plus, et elle doit s’arrêter devant les faits qui font l’objet d’une information judiciaire. La Cour de justice de la République, que LFI veut saisir, filtre sévèrement : de 1993 à 2017, 1 439 plaintes, dont 40 transmises, soit moins de trois sur cent. Nos images montrent où les policiers ont été placés. Qui a décidé de ce placement, le préfet ou le ministre, reste la question de la commission.
Que disent les Français interrogés depuis le 17 ?
Un seul sondage porte sur les violences, celui d’Elabe pour BFMTV, réalisé les 20 et 21 octobre. Neuf Français sur dix condamnent les violences, et 93 % jugent légitimes les revendications sur la vie chère. Sept sur dix voient dans les pilleurs des individus venus pour ça, 4 % seulement des manifestants.
Les Français interrogés depuis le 17
- 9 sur 10condamnent les violences
- 93 %jugent légitimes les revendications sur la vie chère
- 3 sur 4estiment les autorités dépassées, faute d’anticipation
- 1 sur 3met en cause les réseaux sociaux, autant que le gouvernement
Elabe pour BFMTV, 20 et 21 octobre 2026, 1 001 personnes interrogées par internet.
Qui sont les casseurs ?
Le préfet parle d’ultragauche, le ministre de délinquants d’opportunité, la procureure de mis en cause peu connus de la justice. La carte permet d’abord de vérifier une chose : la casse est-elle dans le cortège ? Hors de la place de départ, elle tombe en médiane à 592 mètres du parcours déclaré. Le seul pillage sur le parcours, boulevard de Magenta, a lieu une à trois heures après le passage du cortège. Le cortège déclaré, lui, est filmé dans le calme dans les 19 scènes qui le montrent entre 14 h et 18 h.
Ensuite, l’heure des interpellations. 191 à 18 h, 855 le lendemain matin : près de huit sur dix tombent le soir et la nuit. Ceux qui pillent l’après-midi ne sont peut-être pas ceux qu’on arrête. À 16 h, le parquet décrit 195 interpellés, dont 13 mineurs et un seul habitant de Paris.
Quand on interpelle
- 191 interpellations à 18 h à Paris
- 855 le lendemain matin, agglomération comprise
- 8 sur 10 interpellations tombent le soir et la nuit
- 557 gardes à vue au parquet de Paris pour la journée du 17
Préfecture de police et parquet de Paris, bilans du 17 et du 18 octobre.
Les inspections ont décrit ce piège. Après les émeutes de 2023, l’IGA et l’IGJ ont lu les dossiers de 395 condamnés. 57 % n’avaient aucun casier, 41 % parlaient d’opportunisme, 29 % de l’effet de groupe. Leur formule : « Les casseurs ont ouvert les portes des commerces pillés par les suiveurs ». À Londres en 2011, trois condamnés sur quatre étaient déjà connus de la justice. La différence tient peut-être à la façon d’arrêter : sur place la nuit, ou plus tard grâce aux caméras.
Au Sénat, en 2024, le chercheur Antoine Jardin distinguait ceux qui affrontent la police de ceux qui cassent des vitrines pour voler. Le 17, nos cartes séparent les deux : le face-à-face à République, les pillages sur les grands boulevards.
Il y a aussi ceux qui ne cassent pas et qui posent devant la casse. Dans les deux jours qui suivent, des créatrices de contenu publient sur Instagram et TikTok des photos de boutiques pillées ou de voitures incendiées. Leur public reste : chez une créatrice suivie par près d’un million de personnes, les likes restent dans sa moyenne, et les commentaires montent à 684, contre 50 à 150 d’habitude, en grande majorité critiques.
TikTok a-t-il mis le feu ?
Selon des renseignements cités par Le Parisien, TikTok aurait joué un rôle d’accélérateur inédit. Dans la conversation, presque personne ne le dit : moins de quatre messages sur mille reprochent quelque chose aux réseaux sociaux, le 17 comme le 18. L’accusation provient des renseignements et de la presse.
Le 17, les vidéos TikTok de la journée totalisent 244 millions de vues. Celles qui montrent la police ou la casse en font 72 millions, soit environ trois sur dix. Dans les 100 vidéos les plus vues, plus de la moitié des vues va aux médias nationaux. Paris Match, à lui seul, représente 15 % des vues de la journée. Sur TikTok, l’audience des images de casse va d’abord aux médias qui les diffusent.
À Londres, en 2011, plus de la moitié des 270 émeutiers interrogés par la London School of Economics avaient appris l’existence des émeutes à la télévision, davantage que sur Twitter ou Facebook.
Sur X, le week-end change de main. Le vendredi, la gauche représente 44 % des reprises et la droite 15 %. Le dimanche, 18 % contre 37 %. Les deux mondes se parlent peu : 77 % des reprises restent dans leur camp, dont 86 % à droite. Quand la droite répond à la gauche, près de 5 000 fois, c’est à 87 % contre le mouvement.
Le dimanche, l’hostilité passe devant le soutien, 39 % contre 22 %, et le récit des casseurs atteint 44 % des messages, son plus haut niveau. Les réseaux ont amplifié l’image du 17 et l’ont tirée vers la droite. Pour l’organisation de la casse, les messageries privées nous échappent.
Faut-il couper les réseaux sociaux ?
Gabriel Attal propose de bloquer temporairement et de manière ciblée certaines plateformes. Le précédent français, la Nouvelle-Calédonie, en mai 2024 : TikTok est bloqué pendant environ deux semaines, le gouvernement reconnaît devant le juge qu’un VPN suffit à contourner la mesure, et le 1er avril 2025, le Conseil d’État juge la coupure illégale.
La recherche doute également de son efficacité. En Inde, Jan Rydzak, à Stanford, observe que les coupures s’accompagnent de plus de violence : sans réseau, plus de manifestations encadrées, la colère se rabat sur des actions spontanées et les rumeurs remplacent l’information. Couper TikTok viserait le réseau où l’on regarde, alors que l’organisation passe par les messageries.
En ligne, le débat dépasse 8 000 messages le 20 octobre, et il est très déséquilibré : douze messages contre la mesure pour un message pour. Le 24, jour de l’acte deux, aucune coupure n’a eu lieu. Le gouvernement a choisi de convoquer les plateformes et d’accélérer les signalements.
L’étranger
Y a-t-il eu une ingérence étrangère ?
Une opération laisse des traces. Nous en avons cherché six. Les copiés-collés : les groupes coordonnés représentent moins de 0,1 % du volume. La vitesse : 0,22 % des reprises arrivent en moins d’une minute, la moitié met près de six heures. Les comptes récents : 1,1 % des comptes. Le réseau russe Pravda reprend l’événement en 88 messages, sans audience mesurable. Très peu de messages accusent l’Iran, la Russie ou l’Algérie.
La rumeur des policiers infiltrés circule seule : 7 754 messages provenant de plus de 6 000 comptes, sans texte recopié. La seule circulation nette étrangère va dans l’autre sens, avec ce texte sur l’immigration repris par des comptes japonais, italiens et allemands. Sur X, nous n’observons aucune ferme de comptes.
Des fausses informations, en revanche, il y en a eu, et leurs récits proviennent de médias français. Dans la nuit du dimanche au lundi, sur CNews, une journaliste du JDD annonce que des émeutiers brandissent des kalachnikovs, en citant la DGSI. La DGSI dément 19 heures plus tard. Le samedi 18, un post sur X affiche une image générée par l’IA d’un couple âgé dépouillé : 6,5 millions de vues. Sur X, l’image et le récit ont été vus cinq fois plus que leurs corrections. Sur TikTok, c’est l’inverse.
Troisième cas : « 14 mois de prison pour une boîte de lait ». Quatorze mois ont bien été requis. Mais le parquet de Bobigny parle de deux cartons, d’un pillage organisé et d’un lait jeté par la suite, et le tribunal prononce une peine de six mois pour recel. La version courte a été vue environ quatre fois plus que sa version corrigée.
Les mesures
Les mesures annoncées visent-elles juste ?
Le couvre-feu parisien est en vigueur de 23 h à 6 h, aux Halles et à République. Les pillages filmés à Sébastopol ont eu lieu entre 16 h 44 et 17 h, en plein jour, et ceux du canal Saint-Martin vers 19 h. En 2016, une revue de douze études, majoritairement américaines, ne trouvait aucun effet mesurable des couvre-feux sur la délinquance des jeunes, avec la réserve que ces couvre-feux étaient permanents. Les interdictions déjà en place le 17 n’ont pas fait mieux : 13 % des scènes filmées entre 16 h et 23 h se trouvent dans les périmètres interdits par arrêté préfectoral.
Le dispositif massif a pour lui un précédent. À Londres, le 9 août 2011, 16 000 policiers sont déployés et la capitale passe une nuit calme. L’inspection britannique l’a confirmé : mettre vite du monde dans la rue reste l’option la plus efficace. Le 17 ajoute une condition : à République, la police était nombreuse et la casse s’est déroulée sous ses yeux. Aux Galeries Lafayette, un dispositif installé devant la porte a protégé le magasin.
Reste la facture. Selon CCI France, plus de 2 000 commerces ont été touchés dans le pays. Sur les montants et les assurances, aucun chiffre n’est publié.
Et le projet de loi casseurs-payeurs, présenté comme une réponse au 17 ? Les dates disent autre chose. Fin mai, la finale de la Ligue des champions se termine dans la violence. Le 14 juin, le Premier ministre annonce un texte. Le 3 septembre, le Conseil d’État rend son avis, et le 16 septembre, le projet passe en Conseil des ministres. Son exposé des motifs s’ouvre sur cette finale. Le 7 octobre, la séance du 27 est déjà inscrite à l’ordre du jour du Sénat. Le 17 change le contenu : le 21 octobre, la commission des lois adopte quatorze amendements, presque tous déposés après le 17, et un texte de réparation plafonné à 10 000 euros devient aussi un texte pénal. La loi a été écrite avant le 17, et alourdie juste après. Le Sénat l’examine en séance les 27 et 28 octobre.
Les lycéens
Où sont passés les lycéens, et qui parle en leur nom ?
Le 17, sur 632 000 messages, ceux qui parlent des jeunes en font à peine 2 %. Dans la presse des 17 et 18, 1 138 titres parlent de casse et 92 des blocus. Sur X, les comptes de jeunes ne font pas plus de 0,2 % des reprises.
Les chiffres judiciaires vont dans le même sens. En octobre 2010, lors des violences en marge des manifestations lycéennes contre la réforme des retraites, les mineurs représentaient trois gardes à vue sur quatre. Le 17 octobre à Paris, selon le parquet, entre une sur cinq et une sur trois. Ceux qu’on arrête le 17 ne sont pas d’abord des lycéens. Dans les réponses du pouvoir, il est question de casseurs, de munitions, de renseignement et de couvre-feu. Les professeurs et les bâtiments n’y sont plus.
Qui reprend la parole ? Avant le 17, le mot « récupération » vient surtout de la droite, deux messages sur trois, et près d’un sur deux vise La France insoumise. Pendant le mouvement, trois reprises sur quatre faites aux responsables politiques qui parlent des jeunes vont sur les comptes de LFI ou de l’extrême gauche. L’élu le plus repris est Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, avec plus de 25 000 reprises, puis 25 en trois jours à partir du 17.
Ensuite, les deux camps prennent des chemins opposés. Le Rassemblement national ne parle presque plus des lycéens : aucun message repris le 17 ou le 18 ne les évoque. LFI y revient, un message sur sept le 17, plus d’un sur deux le 19 au matin. Dans le sondage Elabe, 68 % des Français estiment que les positions de Jean-Luc Mélenchon et de LFI ont contribué à un climat propice à la violence, et 92 % des sympathisants de LFI estiment le contraire. Une seule demande réunit LFI, le Rassemblement national, Les Républicains, les Écologistes et Nicolas Dupont-Aignan : la démission de Laurent Nuñez.
Qu’est-ce qui a changé le samedi 24 ?
L’appel vient d’une coordination de gilets jaunes, rejointe par la CGT et des organisations de jeunesse. Une seule scène parisienne pose la question « qui a commencé » : porte de Bercy, un peu avant 15 h 25, une cinquantaine de personnes selon la préfecture montent sur le périphérique et jettent des palettes et des barrières sur la chaussée. Pendant deux minutes, aucun policier dans le champ. Puis une colonne de CRS descend la bretelle et les disperse. Pendant le défilé, aucun autre heurt n’est filmé.
Tout a changé de place. Le parcours prévu entre Bastille et Nation est interdit la veille au soir, et le cortège emprunte les boulevards des Maréchaux, loin du centre. Les contrôles commencent dès le matin dans les gares et le métro : plus de 3 000 à 17 h selon la préfecture. Un bloc de CRS et de gendarmes marche devant la tête du cortège, et à Bercy, cette escorte intervient en quelques minutes. Le 17, il fallait le plus souvent une vingtaine de minutes pour aller de la vitrine à la police.
Le soir, les heurts ont lieu à l’arrivée, porte de Vincennes, là où la police attendait. Selon la préfecture citée par les chaînes, plus de 500 casseurs s’en prennent aux forces de l’ordre, une concession automobile est protégée, et la dispersion part vers l’extérieur de la ville. À 19 h 30, Laurent Nuñez compte près de 1 000 interpellations en France, contre 385 le 17 à la même heure.
À Paris, aucun pillage n’est signalé. Les pillages du jour sont ailleurs : une bijouterie à Nantes, un magasin alimentaire à Grenoble selon Le Dauphiné Libéré, et le soir à Marseille, trois commerces pillés ou dégradés selon le préfet. À Marseille, le cortège s’arrête porte d’Aix, à un kilomètre environ de la Canebière. À Paris, il s’arrête à la porte de Vincennes, à quatre kilomètres de République.
Le parcours, l’arrivée loin du centre, la police devant le cortège, des participants du 17 partis vers Orléans selon le préfet de police, la pluie à Paris à partir de 17 h selon Météo-France : tout a changé en même temps. Ce samedi ne permet pas de dire lequel de ces changements a compté.
Samedi 24 contre samedi 17
- 410 000manifestants en France, contre 550 000 le 17
- 110 000à Paris, autant que le 17
- ≈ 1 000interpellations à 19 h 30, contre 385 le 17
- 0commerce pillé à Paris pendant le cortège
Ministère de l’Intérieur, préfecture de police, déclarations de Laurent Nuñez ; Relevés ReputatioLab pour les messages.
En ligne, la journée fait deux fois moins de bruit : 214 000 messages jusqu’à 22 h, contre 515 000 le 17 aux mêmes heures. Mais on accuse plus : plus d’un message sur neuf met quelqu’un en cause, contre un sur vingt le 17. À gauche, on reproche au gouvernement d’avoir changé le parcours la veille. À droite, on accuse LFI, l’extrême gauche et l’immigration. Le mot-clé #BalanceTonPilleur tombe à 4 660 messages, contre 41 842 sur la journée de jeudi. La journée appartient à La France insoumise, qui reçoit 81,8 % des reprises faites aux comptes politiques.
Les fausses images reviennent aussi. À 14 h 13, CNews montre sous le titre « porte d’Italie » des hommes cagoulés en plein soleil, avec un foulard aux couleurs de l’Albanie, alors que le ciel parisien est couvert. Ces images viennent très probablement de Tirana, où des manifestations ont lieu ces jours-ci.
La suite
Quels rendez-vous regarder maintenant ?
L’enquête de l’Assemblée peut répondre à des questions qu’aucune image ne peut résoudre : combien de policiers étaient engagés, qui a décidé de leur affectation, et s’il y a eu des consignes de retenue.
Le 2 novembre, les organisations lycéennes demandent à être reçues par le Premier ministre. Deux chiffres diront si le mouvement reprend son récit : la part des messages qui parlent des jeunes, à 2 % aujourd’hui, et la part des revendications, tombée entre 1 et 3 %. Le 5 novembre, cinq syndicats appellent à la grève : la CFDT, la CGT, FO, l’UNSA et la FSU. Les gilets jaunes annoncent déjà un acte trois le 31 octobre.
Le soutien en ligne recule : 5 726 messages de soutien le 17, 3 234 le 18, contre environ 7 000 par jour la semaine d’avant et près de 37 000 le 6 octobre. Ceux qui restent se resserrent : sept messages de soutien sur dix proviennent désormais de la gauche militante. Les lycéens sont en vacances jusqu’au 2 novembre.