Léna Situations et Gisèle Journo : cartographie d’une crise sous influence

Durant le mois d’août, l’influenceuse Léna Mahfouf, connue sous le nom de Léna Situations, publie sa série de vidéos estivales intitulée « les vlogs d’août », dans laquelle apparaît son amie et agente, Gisèle Journo. À la suite de cette apparition à l’écran, des internautes fouillent le passé numérique de la cofondatrice de l’agence Gisèle Paris et exhument d’anciennes publications liées au conflit israélo-palestinien. Ces découvertes déclenchent immédiatement une violente campagne numérique et un appel massif au boycott, les détracteurs exigeant que Léna Situations cesse toute collaboration avec son agente.
Le mouvement de contestation s’étend rapidement aux neuf grandes marques partenaires de l’influenceuse, qui se retrouvent directement interpellées sur les réseaux sociaux par les internautes leur demandant de rompre leurs contrats.
Face à l’ampleur de cette crise caractérisée par la diffusion de plus de 33 000 messages, Léna Situations finit par prendre publiquement ses distances, tandis que l’agence se défend formellement des accusations portées contre elle. La situation dégénère alors rapidement en une vague de cyberharcèlement et de menaces de mort à caractère antisémite visant Gisèle Journo.
Face à ces attaques, les avocats de l’agente déposent une plainte qui aboutit, le 20 août 2026, à l’ouverture officielle d’une enquête par le parquet de Paris pour cyberharcèlement et menaces de mort.
Voici pour les faits. Reste que ce cas est assez classique de ce genre de mouvement, mais il reste très intéressant parce que cela faisait longtemps qu’on avait plus eu un triptyque entre marques, influenceurs et personnes dans la toumente.
Le résumé
Ce cas est hyper intéressant parce qu’il illustre plein de phénomènes déjà observés auparavant :
Effet de bulle
Il y a autour de ce cas un effet de bulle, puis une explosion médiatique et tout cela a suivi une propagation très intéressante :
- Signal faible : de nombreux commentaires vont d’abord éclore dans le prolongement des vlogs d’août de Lenas Situation.
- Essor communautaire par l’entremise de la bulle militante, bulle qui, par la suite, va attirer l’attention des médias et favoriser sa propagation auprès du grand public, transformant ce qui était important dans un microcosme militant en quelque chose que le grand public voit, mais sur lequel il va se taire au-delà de cela.
- Champs de bataille idéologique : le camps adverse va alors réagir aux argumentations et attaques de la sphère communautaire pro-palestinienne amplifiant de ce fait la polémique jusqu’à obtenir :
- Explosion médiatique : des articles de presse sortent et c’est de ce fait que la situation explose littéralement, rassemblant encore plus de militants des deux camps et élargissant cette affaire auprès du grand public. La télévision, notamment avec Quotidien, va amener une autre logique : avant : 35,9 % des publications nomment Lena Situations, alors que pendant les cinq jours qui suivent la chronique, on passe à 76,8 %.
Notons qu’au final, il y a une majorité de réactions et de partages au sein des sphères du signalement de l’antisémitisme. Cela tient essentiellement au fait que les commentaires pro-palestiniens ont davantage été formulés sous forme de commentaires. (on y revient)
Ouvrez la cartographie en grand écran pour la lire sur votre ordinateur (Sur smatphone, il y aura trop d’options) et appuyer su play, voir les publications, ou les échanges !

Et ca clique (et commente)
Dans ce type de cas, rares sont en réalité les vraies conversations. 88 % des contenus sont des partages. Un autre chiffre ? 292 comptes ont produit 29 602 occurrences . Ce phénomène, qu’on appelle le slacktivisme, est à l’œuvre dans les champs de la militance.
Ensuite, il y a eu de nombreux commentaires, signe d’un rassemblement autour de cette affaire. De plus en plus utilisé d’ailleurs, sur les réseaux comme TikTok ou Instagram où les mécanismes qui sont à l’œuvre au niveau des algorithmes et de l’ouverture de la plateforme permettent beaucoup moins de faire circuler des paroles publiques à travers des publications. Point. Face à cela, l’immobilisation passe essentiellement à travers de grands hubs d’audience, pour lesquels les personnes vont aller commenter les espaces dans le but d’influencer. Les publications deviennent ainsi de gigantesques forums. C’est un peu comme si chaque publication d’influenceur devenait, en quelque sorte, un Twitter où des débats circulaient.
Les enjeux des marques et des influenceurs
L’autre point intéressant, c’est à quel point quelqu’un estimé de proche peut rapidement se faire éjecter par une influenceuse parce qu’il y a un danger réputationnel qui émerge.
Parce que, rapidement, les activistes qui attaquent là-dessus ont des enjeux ; ils savent très bien qu’ils doivent isoler toutes les fébrilités potentielles et imaginables, et donc ils vont faire pression partout.
On a, d’une part, l’influenceuse : son business repose à la fois sur son image et sur son caractère grand public. C’est particulièrement vrai pour Léna Situations, qui n’est pas une influenceuse de niche ni de conviction. Elle doit, dès lors, toucher le plus grand nombre. Dès qu’il y a un peu de friction et de polémique autour d’elle, cet actif, cette marque, sont mis sous tension et en danger. Dans ces moments-là, il vaut mieux parler le moins possible, car cela affecte à la fois l’audience et les sponsors potentiels.
Du côté du sponsor, c’est une situation que je connais bien, l’ayant vécue plusieurs fois : ça tombe en plein été. Des annonceurs se sont associés à quelqu’un pour des questions d’image et ils ne veulent donc subir aucun backfire. Très généralement, des posts vont jouer là-dessus en appelant à des boycotts ou à d’autres actions de ce type. Les organisations sponsors se retrouvent donc à surveiller la situation pour savoir quoi faire : faut-il réagir ou non, contacter les personnes concernées, etc. Elles peuvent avoir très peur d’être prises dans la tourmente.
Ce que les organisations font généralement, c’est donc surveiller de près les enjeux autour de la crise. Et c’est à partir de ce monitoring qu’elles prendront une décision, mais uniquement si la crise dure suffisamment longtemps. Sur un temps court, le risque est très faible ; c’est si la situation perdure que cela devient critique.
Plusieurs éléments vont ainsi être évalués par les sponsors :
- La première chose, c’est l’impact : est-il important ou non ? Globalement, dans cette affaire, on reste sur une sphère et un impact contenus : quelques dizaines de milliers de publications. On est loin d’une ampleur hors norme.
- Le deuxième levier est qualitatif : on va analyser qui est à l’œuvre. Est-ce un danger pour l’organisation et pour la marque ? Y a-t-il des risques de « balles perdues » ? Là, on est clairement sur des groupes militants liés au conflit israélo-palestinien. C’est une situation très difficile, mais, globalement, seul l’essor médiatique de l’affaire constitue un réel danger.
- Troisième élément : est-ce que ça perdure dans les médias ? C’est-à-dire, va-t-on se retrouver dans un jeu de tribunes avec des épisodes multiples, ou a-t-on affaire à un feu de paille ? Ici, c’est plutôt la théorie du feu de paille qui a été à l’œuvre.
Ici, dans le cas présent, il y a aussi une autre dimension, relativement complexe. Globalement, l’affaire traverse d’abord une phase où il y a très peu de publications : on sait que quelque chose se passe, mais sans plus. Ensuite, un petit buzz se crée, ce qui génère un moment de tension, puis ça se calme.
Ce n’est qu’après que la presse et les médias s’emparent de l’affaire et reviennent dessus. C’est à ce moment-là que l’on observe la formation de plusieurs pics d’attention. On assiste donc à un effet sparadrap du capitaine Haddock : on a beau essayer de s’en défaire, ça revient encore et encore. Et c’est cette mécanique qui, à terme, peut poser problème.
L’analyse
On assiste à une propagation en 5 axes principaux. En commençant par un relatif anonymat, puis par une prise de parole qui prend de l’importance, et, petit à petit, par une mobilisation qui passe à travers les organisations attaquées pendant un certain temps, principalement par l’entremise de partages, avant que la polémique retombe d’elle-même. Ce n’est qu’une semaine plus tard, à la rentrée, que la polémique rejaillit, avec des passages à la télévision qui feront ressurgir l’affaire.
Mais, en réalité, c’est un peu plus complexe. Ces grandes phases se matérialisent surtout à travers 12 points de tension et 12 jours où il s’est passé quelque chose :
Et on pourrait croire que le volume des conversations est essentiellement à charge, mais en réalité ce n’est pas aussi fort que cela. On a cette impression parce qu’au final, on parle essentiellement de la polémique et qu’il y a plusieurs camps à l’œuvre.
Tous incarné par des logiques différentes mais aussi des réseaux différents :
Mais globalement assez positif et en support pour Gisèle Journo, quels que soient les réseaux :
Si on veut y voir un peu plus clair et davantage en plaçant des camps, on pourrait résumer cela à :
Ceux-ci vont développer 8 récits :
Incarnant des récits majoritairement bienveillants à l’encontre de Gisèle Journo :
Tout cela bien amplifié par les médias et journalistes :
Cela aurait risqué d’impliquer davantage les marques aux alentours, mais ce ne fut pas le cas. Il n’y a pas eu de balles perdues :
Et il faut dire, que toute cette polémique est pincipalement faite par des anonymes qui n’ont pas de localité. Et quand on peut analyser leur localité en France, on se rend compte que la polémique fut essentiellement parisiano-parisienne :
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