L’affaire du bikini de Reims ? Un astroturfing du FN et des médias à la rue

Dans un parc de Reims, interpelle un banc de jeunes femmes en bikini par un  « allez vous rhabiller, c’est pas l’été ! ». Ne voulant pas se laisser faire, une des jeunes femmes interpellées répond qu’elle n’a pas à dicter la conduite à apporter et rétorque « c’est sûr qu’avec ton physique de déménageur… ». C’est là que tout dégénère. C’est ce simple fait divers qui aurait du en rester un qui recevra une couverture nationale et qui fera surtout l’objet d’une récupération de l’extrême droite. Analyse via le logiciel Visibrain Focus TM.

I. Le récit sur Twitter

Je vais surtout m’intéresser au début de la propagation de cette affaire, soit les premières heures de l’affaire : le 25 juillet entre 11 heures et 17 h, soit les débuts où l’union de Reims, journal local, déclare qu’il y a eu un « incident « aux relents de police religieuse ».

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Très vite, le journal local va être repris par les comptes « Français de souche ». Pour rappel, l’ensemble de mes cartographies se lisent de la façon suivante : une couleur désigne une communauté de par les discussions qu’ils ont ensemble, un point (une boule) signifie un compte Twitter. Plus celle-ci est grosse, plus le compte a de mentions. Enfin, chaque trait/lien signifie un échange entre les comptes.

2bis

 

Carole Lardot étant une journaliste.

Herissident, membre du mouvement identitaire vise Laurent Joffrin :

Enfin, Glttat n’est autre qu’un militant nationaliste. Pour la suite, on verra le développement des communautés autour de ces gens, en plus de l’apparition de l’Humour de Gauchee :

Reins  Biki Social media réseaux sociaux

Via le tweet suivant :

A noter qu’il ne fait aucun doute sur l’origine politique du gérant du compte :

Tweet humour de gauche

 

Pour la suite de notre propagation, La mutine et Gilbert Collard font leur apparition :

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La première porte un lien vers une pétition pour la destitution d’Hollande.

Pour celle-ci, un musulman est quelqu’un « par malchance » qui doit combattre sa religion.

Gilbert Collart n’est plus à présenter. Ce qui est intéressant, c’est qu’il a été prévenu par son réseau puisqu’aucun article en dehors de Reims n’était sorti et qu’il ne fournit pas de lien :

Et pour cause, BFM TV n’arrive qu’à 15 h 44 :

A noter quand même que l’important avait l’information avant tous :

Ceci était donc la partie avant que les médias et les choses ne se structurent :

Vrai6

Du côté des « nouveaux » venus, nous retrouvons :

Eugeniebastie, journaliste au Figaro, qui rejoint le coin de ceux qui ont cité Laurent Joffrin:

Un simple coup d’œil sur son profil nous renseigne sur les idées plutôt à droite de la journaliste :

Toutefois, la journaliste n’est pas à ranger du côté des pyromanes. Dès le début, elle s’étonne du lancement du hashtag #jeportemonmaillotauParcLeo par Sos Racisme qui catalogue l’information comme étant un problème de racisme :

Elle sera aussi une des premières à relayer les propos de la principale accusée :

Son tweet offrait juste du grain à moudre pour ceux qui visaient spécifiquement Joffrin. Elle disparaitra d’ailleurs après des graphes.

Nous avons ensuite Numquam_desiste, bien nommé Force et Honneur:

1ripostelaique qui pose directement les bonnes questions :

Franck Vignault:

Sos_Racisme qui rebondit directement:

Si Libe est montrée, c’est uniquement en raison de ce tweet :

On va ensuite avoir la formation de « feu d’artifice », c’est-a-dire de nouveaux entrants :

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20minutes, Le Figaro, le JDD, l’Express, et Le Point comme media qui en font l’echo. Du côté des nouveaux arrivants, nous retrouvons :

Philippot:

Fréderic Gouis, journaliste local, qui est le premier à donner l’information suivante:

VotezNon dont le tweet a été pris au premier degré par quelques retweets qui sont reliés au compte frdesouche (qui l’a bloqué)  :

Zohra Bitan qui dénonce la comm » de Sos Racisme:

Elle n’est pas la seule puisque Christophe Ceruttti de la droite républicaine :

Arnaud Robinet, maire de Reims.

Au final, c’est la cartographie suivante où d’autres acteurs non FN comme Anne Sinclair, David Perrotin et autres sont venus se greffer. Cartographie finale

En dehors des médias, il n’y a donc que l’extrême droite et Sos Racisme profitant de la situation pour s’assurer de la visibilité qui sont présents. On est donc loin d’un soulèvement populaire ou d’une France qui se rebelle.

En dehors des médias, les relevés de mentions ne sont donc que de personnes que nous avons identifiées comme appartenant à la droite de la droite ou soutenant Sos Racisme.

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Le pire étant que lorsque l’AFP met au courant les autres médias de l’affaire, ce n’est pas pour le fait divers en question, mais parce que cela « enflamme les réseaux sociaux ». Le journalisme dans sa forme la plus pauvre, mais tellement symbolique d’une époque.

Dépêche AFP Reims Bikini

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Triste quand on voit que la propagation de cet affaire ne doit sa réussite qu’aux communautés de l’extrême droite.

II. Analyse

1. Ligne du temps

Ligne du temps Reims Maillot

 

40 000 tweets pour cette affaire. Cela montre bien que cela a défrayé la chronique. Le pic n’est pourtant que de 24 000 tweets ce qui est moins de ce qu’on peut habituellement remarquer pour une grosse actualité.

2. Analyse sémantique

a) Hashtags

Analyse sémantique reims Maillot

Le hashtag le plus twitté et de loin est celui de #jeportemonamillotauparcléo suivi de Reims. Il s’agit d’une habitude pour l’actualité de se servir de hashtag de lieu pour géolocaliser les informations.  Ce qui est intéressant, c’est que comme d’habitude, le hashtag qui est le plus porté n’est pas celui qui annonce l’événement, mais celui qui permet de se remettre de celui-ci. (cf. le cas JeSuisCharlie)

b) Les expressions les plus tweetées 

Capture d’ecran 2015-07-29 à 13.08.46

 

Comme d’habitude, j’ai enlevé les retweets pour voir les expressions les plus tweetées. Directement, cela saute au yeux que l’on parle de l’islam alors que l’affaire ne mentionne en aucun cas un fait religieux.

c) les tweets les plus retweetés 

Le tweet le plus retweeté n’existe plus. Il a été supprimé :

Anne Sinclaire Reims Bikini

 

 

Un journaliste de Reims, BFM TV et l’extrême droite.

III. Enseignements

1. La même propagation que la théorie du complot

En janvier, j’étais l’invité du service d’information du gouvernement français pour parler de la théorie du complot. J’avais analysé la propagation de celle-ci et découvert que tout cela arrivait par strates. Tout d’abord, des producteurs de contenu rebondissaient sur l’actualité selon un procédé de newsjacking. Ce procédé, très utilisé par les marques sur les réseaux sociaux, consiste à récupérer une actualité avant que celle-ci ne fasse la une ou ne subisse un traitement journalistique complet : (dans notre cas, typiquement avant que l’on ne découvre qu’il n’y avait aucun motif religieux)

Ici, ils ne modifient pas l’information comme dans le cas de la théorie du complot, mais sont typiquement dans le type « relayeur de contenu » que j’avais identifié, à savoir qu’ils profitent d’une actualité pour faire passer leurs idées. C’est typiquement ce qui va se passer ici puisque je pense avoir bel et bien prouvé que ceux qui ont partagé ces informations durant les premières 24 heures ne sont que des militants de droite, voire nationalistes. Ils vont ensuite établir les mêmes techniques que ceux qui utilisent la théorie du complot en faisant penser que l’« on nous ment » et « tout est secret » :

Ils mènent également leur propre enquête pour débusquer les petits détails qui accréditeront leur version. Ici, la page Facebook d’une des assaillantes est utilisée :

Cette utilisation des informations personnelles nous rappelle qu’en matière d’e-réputation, il y a une dure injustice, d’autant que tout sera exploité :

https://twitter.com/coolise/status/625323201787260928

Ils se nourrissent de l’incertitude et le moment propice pour profiter de celle-ci est juste avant que les médias ne transmettent les véritables informations. Ainsi, une news comme celle-ci avec la photo choisie permet de cadrer l’événement et instituer une grille de lecture qu’il sera difficile par la suite de rejeter :

Israel News Reims

Si on résume donc le processus de récupération :

1. Une actualité survient.

2. Durant la phase où il y a flou, on tente de combler les vides à son avantage. (Production d’indices, récupération de détails)

3. On crée un bruit sur l’actualité.

4. Les opposants à la théorie produite vont réagir, fournissant encore plus de bruit. (Est survenu bien plus tard dans ce cas-ci)

5. Ce bruit alerte le premier média.

6. Une fois qu’un média est dans la danse, tous les autres se sentent obligés de suivre.

7. La version officielle sera contredite sur base des indices récupérés qui fourniront une version plus vraisemblable et plus en accord avec les pensées du groupe.

2. Des médias à la rue

Ce processus a fonctionné exactement pareil pour les événements autour de #jesuiskouachi. D’une liste de 300 personnes, toutes étrangères et venants des pays occupés par Daesch, l’extrême droite avait réagi faisant plonger le petit bruit en véritable tendance alors que j’avais identifié tous les comptes :

Tous les médias avaient plongé, souhaitant nous expliquer ce phénomène et nous raconter la narration d’une France brisée, et il avait fallu une enquête de Jean Marc Manach  à laquelle j’avais contribué pour qu’un média parle de l’instrumentalisation qui s’opère.

Le fait est que les médias sont insuffisamment formés à ces techniques, et que ces communautés commencent à remarquer leurs faiblesses. Pris aux pièges dans une systémique des médias, ceux-ci sont à l’affût du moindre scoop et relaient toutes les informations sorties par leurs concurrents. A ce petit jeu de systémique, il suffit d’adapter la théorie des jeux pour l’exploiter. D’autant que les médias sont aveuglés par le bruit. Ils considèrent Twitter comme représentatif de l’opinion populaire qui leur permettrait de pouvoir réaliser des micros-trottoirs à grande échelle. On ne compte dès lors plus les articles qui décryptent l’actualité sous le prisme de Twitter : « comment les utilisateurs de Twitter parlent de tel sujet ou telle actualité ». (voir le Fifa Gate ou le cas récent des Guignols) Pourtant, ce serait oublier que Twitter ne représente qu’une infime partie de l’opinion publique.

Il serait donc temps que les médias et les journalistes soient formés à une vue qualitative des réseaux sociaux. Défi difficile, quand on sait que le simple fait de les faire utiliser les réseaux sociaux constituent parfois un challenge de taille. Ils se contentent donc d’une vue quantitative, mais celle-ci est également inexpérimentée. Lorsque BFM TV sort l’information à 15 h, il y a 215 tweets uniques, 882 avec retweets. Quand tous les médias au soir en parlent, cela fait 3211 tweets dont 912 uniques faits, par 2500 personnes. Comment arrive-t-on alors à une dépêche AFP reprise par les autres médias qui parlent de l’événement comme de quelque chose qui brûle sur les réseaux sociaux ? 2500 personnes. Si chacun de mes followers avait tweeté, j’aurais donc rassemblé la France entière ? On s’imagine alors que Twitter représente la France, et ce alors qu’il ne s’agit que de militants d’extrême droite. Ceux-ci ont alors réussi parfaitement leur coup !

3. Astroturfing : la polémique comme instrument de propagande et d’agenda setting

Car le but de ces militants est justement de faire penser que leur indignation est un comportement spontané et représentatif de l’opinion populaire. C’est ce qu’on appelle l’astroturfing. Si au départ, on peut voir dans l’indignation, comme le fait Emmanuelle Danglon « l’émotion paradigmatique par excellence de l’action politique, et partant, le moteur des grands changements de société comme le sont les révolutions. », force est de constater que l’on assiste de plus en plus à des Cyber Wars politiques où chaque clan d’opinion met ses pions en marche. Ruth Amossy avait déjà identifié que « les mouvements sociaux accordent une grande importance aux médias comme moyen de mobiliser l’opinion », car cela leur permet « d’étendre leur champ d’influence à tout le public », et que pour cela, il est très courant que « des actions non conventionnelles des mouvements soient souvent menées en raison de leur impact médiatique. »

Pour cela, « la polémique contribue souvent à créer une illusion d’unité autour d’un principe commun. » Elle est un met de choix, car l’action des organisations militantes se réclame d’une morale communément admise plutôt que du droit. De même, on va chercher à prouver que ce n’est pas un fait divers, mais un fait de société bien plus grand :

Et ceux-ci ont réalisé un coup de maître. À tel point que beaucoup de journalistes à l’instar de la rédactrice adjointe de l’Union L’ardennais voient dans les vociférations de 4000 militants de droite, une représentation de la France, plutôt que de chercher dans l’incompétence de son journaliste :

« Ce que montre ce bikini gate, c’est la fragilité d’une France à fleur de peau, sur les nerfs, où chacun regarde l’autre avec méfiance. Les musulmans se sentent stigmatisés, les laïcs menacés, les catholiques mis en danger, les juifs en péril. Nous avons rarement cohabité aussi difficilement dans notre pays. Si les réseaux sociaux se sont emparés de ce fait divers, c’est parce que chacun y a lu ce qu’il voulait bien lire, que chacun a compris, ce qu’il voulait bien comprendre. Loin de vouloir attiser le feu, notre rédaction a avant tout cherché à informer, expliquer, enquêter sans jamais vouloir ni diviser ni stigmatiser. »

Car ne pas penser que mettre « motif religieux » sans aucune preuve amènera des réactions, c’est au mieux de la naïveté, au pire de l’incompétence. Preuve en est : la manifestation de Sos Racisme dont le hashtag culminait à plus de 11 000 tweets, soit 1000 fois plus que toutes les vociférations d’extrême droite, n’a ramené que… ceci :

Manifestation Sos Racisme Reims

Il y avait donc plus de journalistes que de manifestants, une sorte de métaphore de cet affaire où tous sont venus se gaver : Sos Racisme pour faire sa pub, les médias pour faire du clic, et l’extreme droite pour faire valoir leurs idées (ou leur idée, vu la simplicité de la chose)

Conclusion

Les réseaux sociaux connaissent actuellement une structuration des communautés minoritaires qui sont de plus en plus organisées. Pour faire valoir leur opinion, ils utilisent de plus en plus la voie numérique, car ils remarquent qu’il est possible d’avoir de la visibilité à moindre coup, tout en faisant passer leur opinion comme majoritaire au sein de l’opinion publique. Face à cette structuration, il faudra de plus en plus des journalistes mieux formés, de façon à identifier l’astroturfing et la rumeur, sans quoi nous aurons de plus en plus des médias qui subissent et qui se contentent de commenter l’actualité, plutôt que de la retranscrire.