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Yandex touché : les bots se sont-ils tus ?

Nicolas Vanderbiest 13 octobre 2026 · 26 min de lecture
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Le film de l’étude (23 min) : Yandex touché, les bots se sont-ils tus ?

Dans la nuit du 11 octobre, une boule de feu illumine le quartier Energetik, à Vladimir, à l’est de Moscou. Le canal Telegram Exilenova+ diffuse des images : il s’agit d’un data center de Yandex qui vient d’être touché. Le troisième en quatre nuits.

Le même jour, les chiffres de Cloudflare Radar font le buzz sur les réseaux. Ils prouveraient, selon un eurodéputé tchèque, un effondrement des bots russes : le soutien en ligne à l’AfD s’effondrerait au même moment. Le lendemain matin, Le Parisien titre « C’est révélateur ».

L’idée est séduisante. On coupe les serveurs, et PAN : les comptes de propagande se taisent.

Que s’est-il passé entre le 7 et le 11 octobre ?

Trois frappes, toutes confirmées.

Dans la nuit du 7 au 8 octobre, c’est le site de Sasovo, dans la région de Riazan, qui brûle. Un incendie sur toute la longueur du toit, et un site mis à l’arrêt.

Sasovo n’est pas un petit centre : c’est l’un des cinq gros centres de Yandex, et il abrite deux des trois supercalculateurs qui entraînent son IA.

Le premier jour, Yandex parle de « problèmes d’alimentation » sans citer la moindre attaque. Les chemins de fer russes et l’opérateur MegaFon sont perturbés, et plus de 1 300 signalements de panne sont enregistrés le 8 octobre, tandis que l’action perd 3,4 % à la Bourse de Moscou. C’est la première frappe confirmée sur une infrastructure de données russe depuis 2022.

Le 9 octobre, c’est Kaluga et selon Yandex, plusieurs modules sont « complètement désactivés ». Le fabricant ukrainien Firepoint revendique l’usage de ses drones FP-1.

Le 11 octobre enfin, Vladimir. Un site de 40 à 50 MW est arrêté, et plus de 80 services sont touchés, dont l’assistant Alice, Yandex Cloud et l’API YandexGPT, selon Yandex et le gouverneur de la région, Alexandre Avdeïev.

Yandex, c’est le Google russe. Le moteur de recherche, les cartes, les taxis, la messagerie, et un gros morceau du cloud du pays. Yandex Cloud passe en mode d’urgence, demande à ses clients d’activer leurs plans de reprise, et loue de la capacité chez Selectel, K2Cloud et VK Cloud. Le groupe annonce jusqu’à six mois pour livrer le matériel de remplacement. NetBlocks mesure la connectivité de Yandex à environ 70 % le 8 octobre.

Kyiv ne revendique rien officiellement. Depuis fin septembre, la Russie a frappé au moins huit grands centres de données à Kyiv, où environ 100 000 foyers ont perdu leur accès à internet.

Volodymyr Zelensky se contente d’une phrase : « Nous répondons toujours en miroir. ». En face, le ministre russe du Numérique, Maksut Chadaïev, parle devant un comité de la Douma d’une attaque « sans précédent », et annonce que son ministère et celui de la Défense préparent la couverture des sites.

Les bots russes à l’arrêt ?

Suite à cela, un graphique de Cloudflare va faire le buzz. Cloudflare gère une bonne partie du trafic Web mondial et sur ce graphique, la courbe est spectaculaire. On passe de 88,2% de trafic automatisé à seulement 57 %. Dans la nuit du 11, il est à 0,3 %.

Que mesure vraiment cette courbe ?

Mais il faut garder la raison sur ce graphique. Ce sont les requêtes web automatisées qui sortent du réseau de Yandex vers les sites que Cloudflare protège. En temps normal, elles représentent 99,6 % du trafic HTML de Yandex : le robot qui parcourt le web pour le moteur de recherche, la supervision ou les clients du cloud. Yandex est d’ailleurs un « Verified Bot » chez Cloudflare : son robot d’indexation est reconnu et identifié comme tel.

Si les serveurs brûlent, ces requêtes tombent. Qu’il y ait des faux comptes ou non.

Et un compte X piloté par logiciel ne passe pas par ce graphique : il publie sur X, il n’envoie pas de requêtes vers des sites web. Deux détails achèvent de calmer le jeu. La courbe montrait déjà un creux, puis une remontée la semaine précédant les frappes. Et dimanche soir, elle serait remontée vers 20 %, selon une seule source, le site allemand t3n.

La chute de 99 % est réelle. Mais elle mesure des serveurs à l’arrêt. En tirer comme enseignement que « les bots se sont tus », c’est faire un pas extrêmement rapide.

Et le « moins 56 % » de l’AfD ?

Le 11 octobre au matin, un second graphique apparaît sur un forum chinois, wenxuecity, sans auteur ni données. En fin d’après-midi, l’eurodéputé tchèque Tomáš Zdechovský le publie sur X : « moins 30 % », puis « moins 56 % » de messages pro-AfD. Il ajoute lui-même « if confirmed », Le soir, un deuxième compte le relaie, et vingt minutes plus tard, le vérificateur allemand Rohtext le conteste.

Le démenti existe donc dès le premier soir. Il circule moins.

Le 12 octobre, avant l’aube, Le Parisien écrit que l’activité des bots pro-Trump et pro-AfD s’effondre. FrAndroid suit deux heures plus tard. Puis Fudzilla, Seneweb, Rotek et informat.ro reprennent Le Parisien, qui reprend un post X. Le Maltese Herald affirme que des comptes sont hors ligne, sur la foi d’un seul post. Rien d’indépendant au bout de la chaîne. Et Rohtext relève un détail qui aurait dû suffire : la courbe virale va jusqu’au 15 octobre, alors qu’elle est publiée le 11.

Le même jour, Volodymyr Zelensky aurait ajouté que « tout le monde a remarqué » la baisse du nombre de bots russes, selon le média ukrainien United24.

Pourquoi l’AfD, et pas la CDU ?

Rohtext a fait le travail de comparaison des messages globaux sur X en allemand versus le reste. Le résultat est néanmoins parlant : les posts qui citent l’AfD baissent de 19,3 %. Ceux qui citent la CDU, de 17,8 %. Le SPD, de 36,8 %. Les Verts, de 28,6 %.

Tout le monde baisse un dimanche.

L’AfD baisse autant que la CDU, et moins que le SPD et les Verts. C’est le creux ordinaire d’un dimanche, pas un effet propre à l’extrême droite. Ce qui manque, c’est le même comptage sur plusieurs week-ends précédant les frappes. Sans lui, personne ne peut dire si ce dimanche est plus creux que les autres.

  • Sur X, toutes langues, jusqu’au 12 octobre, 953 posts associent AfD, bots et Yandex, contre 17 pour la CDU.
  • En presse, 26 articles contre 12, et aucun de ceux qu’on a lus ne parle de la CDU dans ce récit.

La CDU serait d’ailleurs plutôt une cible : The Insider a montré en septembre que le réseau russe Matriochka diffuse de fausses vidéos qui disent la CDU « proche d’un plus bas » à cause des drones livrés à l’Ukraine.

Du coup, nous nous sommes posé la question qui nous concerne : dans quelle mesure est-ce que cela a pu toucher de la même manière la France ?

Comment fonctionne la propagande russe en ligne ?

Tout est maintenant assez bien documenté en termes d’historique :

En 2016 déjà, l’Internet Research Agency, l’usine à trolls installée à Saint-Pétersbourg, ciblait les électeurs américains sur Twitter pendant la présidentielle. Des comptes qui se faisaient passer pour des Américains, de tous bords, pour attiser ce qui divisait déjà. Les chercheurs qui ont mesuré son effet sur les opinions n’en ont pas trouvé de mesurable. Une activité certes, mais avec une influence relativement faible.

Ce manque d’efficacité n’a pas arrêté les activités. Au contraire. Rien qu’en 2024, le service diplomatique de l’Union européenne recense au moins 500 incidents de manipulation de l’information, dans 90 pays, avec la Russie comme premier acteur identifié, dans son rapport publié le 19 mars 2025. Et le rapport ne parle que de la partie émergée, à savoir ce que ses équipes ont réussi à documenter.

Dix ans d'usines à trolls

Mais une opération de propagande, ce n’est pas uniquement une ferme de bots qui tweetent. C’est une chaîne. Et les bots n’en sont qu’un maillon.

Quels sont les quatre maillons ?

D’abord, il faut un contenu. Le plus souvent, un faux témoin : quelqu’un qui raconte, face caméra, une histoire qu’il n’a jamais vécue, avec un texte rédigé d’avance.

Aux États-Unis, en 2024, une vidéo met en scène un faux électeur haïtien en Géorgie, publiée par le réseau Storm-1516. Selon VIGINUM, le service de l’État qui surveille les ingérences numériques étrangères, plus de la moitié des opérations de Storm-1516 ont recruté des gens pour jouer ces rôles.

Ensuite, on blanchit ce contenu, en le posant sur un faux site qui imite un vrai média.

En février 2026, un faux France-Soir accuse Emmanuel Macron dans l’affaire Epstein, avec la signature d’un vrai journaliste du Parisien. VIGINUM l’attribue à Storm-1516 avec un haut niveau de confiance, et le faux site disparaît en deux jours. Sur X, le premier compte à avoir diffusé ce faux article est @LoetitiaH, décrit comme un « relais historique et fréquent » des opérations de Storm-1516 selon une source gouvernementale citée par l’AFP (Public Sénat avec l’AFP, 6 février 2026).

Avant le moindre bot, il faut donc déjà un contenu fabriqué et une fausse caution.

Puis on amplifie. Avec des comptes jetables, créés à la chaîne, parfois vieillis en partageant d’abord des contenus anodins.

En juillet 2024, la justice américaine saisit 968 faux comptes X, fabriqués avec Meliorator, un logiciel développé par un cadre de RT, le média d’État russe. Et parfois, on paie. Aux États-Unis, Tenet Media a reçu près de 10 millions de dollars venus de RT, selon le département de la Justice. Ses influenceurs disent qu’ils ne savaient pas. Côté Storm-1516, un relais a lui-même reconnu avoir reçu 100 dollars.

Enfin, il y a le maillon le plus important : l’ancrage. Ces comptes ne restent pas entre eux. Ils vont vers des communautés françaises bien réelles, dont les colères croisent leurs récits : colère contre le gouvernement, peur pour sa santé, hostilité à l’Europe, hostilité à l’OTAN. Et là, ils se noient dans la masse. On ne distingue plus le compte piloté du Français qui partage ce qu’il croit vrai. Selon VIGINUM, ces récits sont parfois repris, sciemment ou non, par des personnalités politiques de premier plan.

Le maillon qui donne de la portée, ce sont les vrais comptes qui reprennent, et pas des bots…

Quand on regarde la structure de ces opérations, on retrouve souvent la même forme : quelques comptes travaillés pour atteindre une grande audience, et autour d’eux une nuée de multicomptes qui les poussent. Dans l’opération Matriochka, VIGINUM relève en moyenne 45 secondes entre deux messages de l’opération. Si une coupure frappait ce genre de réseau, ce sont d’abord les multicomptes qui devraient se taire. Et en bloc.

Qu’a-t-on vu en France ?

Trois opérations russes sont documentées par VIGINUM.

Doppelgänger, ou RRN, depuis 2022 : des copies des sites du Monde, du Parisien, du Figaro et de 20 Minutes. VIGINUM compte 355 noms de domaine usurpés. En 2024, la justice américaine en saisit 32, et nomme deux sociétés russes derrière la campagne : Social Design Agency et Structura. C’est ce même réseau qui, en 2023, amplifie la polémique des étoiles de David peintes à Paris : 1 095 bots, 2 589 messages en moins de deux semaines. Ils n’ont pas peint les étoiles. Ils ont fait monter le bruit autour.

Portal Kombat, le réseau qu’on appelle Pravda : au moins 193 sites, révélés par VIGINUM en 2024, qui ne créent rien et republient des contenus russes. Un seul vise la France. C’est le moins visité de tous : beaucoup de pages, peu de lecteurs.

Storm-1516, enfin, celui des faux témoins et des faux médias décrits plus haut : 205 opérations depuis l’été 2023, selon le rapport de VIGINUM de juin 2026. C’est l’opération la plus active contre la France aujourd’hui.

Les trois reposent sur des sites de façade et des comptes qui se remplacent. Couper un serveur ne fait pas taire une campagne.

Et Yandex dans tout ça ?

Si l’on sait que ces opérations passent par des usines à trolls installées en Russie, personne n’a jamais établi qu’elles tournaient sur des infrastructures de Yandex. Ces infrastructures sont dispersées. Des hébergeurs d’origine russe installés dans des data centers de Francfort, pour Doppelgänger, selon l’enquête de Qurium. Des serveurs et des noms de domaine américains, pour les faux sites et les faux comptes saisis par la justice américaine. Une agence informatique en Crimée, TigerWeb, derrière le réseau Pravda, selon le DFRLab.

Chez Yandex, aucun lien établi avec ces opérations. Et ce qu’on a trouvé ailleurs, ce sont surtout des sites web, pas des comptes de réseaux sociaux.

Kevin Limonier, chercheur à l’université Paris 8 et spécialiste de la géopolitique du cyberespace, pose la question autrement : un bot d’aujourd’hui, ce n’est pas un robot rangé dans un serveur. C’est une chaîne de briques : un compte X, une IA qui écrit les messages, un outil qui programme les publications, un hébergeur, un réseau.

Si une seule de ces briques tourne chez Yandex, toute la chaîne peut caler, même si le compte est géré à l’autre bout du monde.

Pour le dire autrement : bombarder un data center peut priver mille robots d’une brique, mais pas un robot de ses mille briques. Et ces briques se déplacent vite. S’il y a eu une coupure, elle a dû être courte. C’est ça qu’il faut chercher dans les données.

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Où chercher un silence ?

S’il y a eu une baisse, on veut la capter là où elle se produit. On a alors décider de partir de deux voies différentes :

Deux viviers de comptes, mesurés compte par compte

Première approche : les relayeurs d’infox

La première part de notre étude du 25 juin 2026 sur les réseaux de désinformation en France. Nous étions partis de 18 fausses informations qui ont circulé de l’été 2025 au 5 novembre 2025, toutes vérifiées par les journalistes de TF1.

Par exemple,

  • Emmanuel Macron se serait fait construire un « bunker de luxe » : 13 227 publications sur X, l’infox la plus relayée de l’étude.
  • Son neveu aurait été arrêté au Burkina Faso, à bord d’un jet privé : 2 609 publications.
  • Le chef d’état-major des armées aurait dû quitter ses fonctions après avoir critiqué la Russie : 112. Les trois sont fausses. Et c’est une constante : 84 % des publications de l’étude visent le président ou le gouvernement.
Dix-huit infox démenties par TF1

Pour chacune, on a remonté qui l’avait publiée, qui l’avait reprise, et qui l’avait fait suivre. La méthode tient en quatre étapes : choisir des rumeurs déjà démenties, collecter leurs publications, relever qui suit qui entre les comptes trouvés, puis mesurer chaque communauté.

La méthode en quatre étapes

Au bout, on obtient une carte de 11 820 comptes. Chaque point est un compte. Plus deux points sont proches, plus ils se suivent l’un l’autre, ou suivent les mêmes comptes. Et la carte se range toute seule en communautés. On y voyait déjà une large mouvance rouge-brune : une grande communauté complotiste, santé et souverainiste, de 4 257 comptes, et une sphère tournée vers Donald Trump, Elon Musk et Vladimir Poutine, de 2 716 comptes. Une gauche radicale, insoumise et pro-palestinienne, de 1 730 comptes. Un noyau d’extrême droite de 209 comptes. Et une communauté de 1 171 comptes dont les plus suivis sont des médias, comme LCI ou RTL : la carte capte aussi ceux qui parlent des infox pour les dénoncer.

On voit aussi par où passent les rumeurs. Les 15 518 comptes qui ont relayé au moins une des 18 infox, pris tous ensemble, sont surtout des passants : 76,5 % n’en ont touché qu’une seule. 11 865 comptes une infox, 2 607 deux, 702 trois, 261 quatre, et 83 de cinq à sept.

Le noyau vraiment actif ne fait que quelques centaines de comptes. Leurs liens mènent d’abord à des sites militants : magazine.nexus.fr, une revue de santé alternative, en tête avec 3 424 liens, puis brutinfo.fr avec 2 581, Telegram avec 2 324, YouTube avec 1 645, BFMTV avec 1 182 et Odysee avec 1 101. Sur la rumeur du bunker, le site le plus partagé est brutinfo.fr, qui imite la présentation de France 24.

La plupart du temps, on ne sait pas si on a devant soi un Français qui défend des positions proches de Moscou, ou un compte qui n’existe pas, piloté depuis une usine à trolls.

On va donc se servir de cette cartographie et de ces comptes pour voir dans quelle mesure ils auraient eu un down durant la période du week-end.

Deuxième approche : ceux qui interpellent les experts défense

La seconde approche part des faiseurs d’audience sur la guerre en Ukraine. Nous avons pris douze comptes d’experts défense, dont Xavier Tytelman, Michel Goya, Guillaume Ancel, Jean-Dominique Merchet et Élie Tenenbaum.

Notre parti pris de départ, ce serait de se dire que si des personnes souhaitent influencer la vision de la guerre en Ukraine, elles vont profiter de ces hubs d’audience pour commenter et être actives. Et dès lors, on pourrait utiliser ces comptes-là aussi pour voir si, dans ces comptes, il y aurait un énorme down durant la période du week-end.

On a donc pris tous les comptes qui les ont mentionnés au moins une fois depuis le 12 juillet. Ça fait 63 586 comptes. C’est un filet large englobant toute une série de comptes qui n’ont rien à voir avec de potentiels pro-russes : soutiens, contradicteurs, journalistes, comptes de toutes langues.

Premier constat, en bloc : ce week-end-là, ils ont posté plus, pas moins. 4,35 millions de posts les 10 et 11 octobre, contre 3,91 millions le week-end du 3 et 4 octobre. Soit 11 % de plus, pendant que tout X en français perdait 6 %, de 7,67 à 7,19 millions de posts. Ce groupe avait davantage à dire sur une semaine de frappes qui le concerne directement.

Mais c’est pas la masse qui est intéressante ici, c’est de comparer et d’aller dans le granulaire.

Le réseau s’est-il tu ce week-end-là

Revenons à la carte de la première approche, et commençons par le plus simple : le volume. On a retrouvé 11 819 des 11 820 comptes, et on compare leurs posts par jour à ceux de tout le X en français, du 1er au 11 octobre.

Entre le 8 et le 10 octobre, tout X en français perd un cinquième de ses posts, de 4,47 à 3,59 millions.

Notre réseau perd 16 %, de 416 000 à 350 000. Il baisse donc un peu moins que tout le monde. Et sa part reste là où elle est d’habitude : 10,0 et 10,6 % le week-end témoin, 9,7 et 10,3 % le week-end des frappes.

Environ un post sur dix.

Le week-end témoin arrive juste après un pic de volume, le 1er et le 2 octobre.Mais si les bots du réseau s’étaient tus en bloc, sa part aurait plongé. Elle n’a pas bougé. Il est certain ici qu’il n’y a donc pas eu de gros down.

Un week-end comme les autres ?

Pour savoir si un silence est anormal, il faut savoir à quoi ressemble un week-end normal. Nous avons regardé quatre week-ends de suite, du vendredi au dimanche, avec la même règle pour chacun : trois week-ends ordinaires de septembre et d’octobre, puis celui des frappes.

Un week-end normal, c’est environ 3,5 % des comptes actifs ne publient strictement rien. 276 comptes sur 8 171 du 18 au 20 septembre, 290 sur 8 246 du 25 au 27, 295 sur 8 311 du 2 au 4 octobre. Le week-end des frappes : 303 sur 8 359. Soit 3,6 %.

Pas plus que d’habitude. Il n’y a rien à trouver.

Ceux qui ralentissent très fortement sont un peu plus nombreux : 668 comptes aux frappes, soit 8,0 %, contre 523 à 589 comptes, soit 6,4 à 7,1 %, les week-ends ordinaires. Une centaine de comptes en plus, sur plus de huit mille. C’est un signal, mais un micro signal.

Mais si des comptes pilotés dépendaient de Yandex, ils seraient noyés dans ces chiffres. Il fallait aller les analyser un par un.

Qui sont ceux qui se sont tus ?

Les 161 qui s’arrêtent pile au moment des frappes

On s’est concentré sur ceux qui s’arrêtent au bon moment : un dernier message le 7 ou le 8 octobre, puis plus rien jusqu’au dimanche 11 au soir. Ils sont 178. Dont 17 qui n’écrivent même pas en français : un avocat argentin, des fans de séries thaïlandaises, des comptes américains. On les a écartés, puisqu’on parle de la France. Restent 161 comptes francophones.

D’abord, se sont-ils vraiment arrêtés ? Oui. X affiche, pour chaque compte, le nombre total de ses messages. Pour presque tous, ce compteur n’a pas bougé depuis leur dernier message. Ils n’ont rien publié en cachette.

Les 161 comptes tus placés sur la carte de l'étude
Les 161 comptes qui se sont tus pendant les frappes, sur la carte de l’étude : 137 y figurent. En gros points, ceux dont le silence est inédit dans leur historique (27 sur la carte).

Ont-ils disparu pour autant ? Lundi 12 octobre, 36 étaient déjà revenus, comme après une simple pause. 6 avaient été supprimés ou suspendus, 2 étaient passés en privé, et 117 restaient muets. Pour comparer, nous avons vérifié 400 comptes du réseau tirés au hasard, qui n’avaient pas décroché. Aucun supprimé, un seul passé en privé, 399 toujours visibles.

Il y a donc bien plus de comptes supprimés chez ceux qui se sont tus. Avec une limite : X ne dit pas si un compte introuvable a été supprimé par son auteur ou suspendu par la plateforme.

Mais pour la plupart, ce silence n’a rien d’exceptionnel. Nous avons mesuré leurs silences jour par jour depuis le 19 juillet : 130 des 161 avaient déjà fait au moins une pause de quatre jours ou plus cet été. Pour eux, se taire un week-end n’a rien d’inédit et est plutôt une habitude.

Les 32 qui ne s’arrêtaient jamais

Ce qui sort vraiment du lot, ce ne sont pas 161 comptes. Ce sont 32 comptes qui, depuis juillet, ne s’étaient jamais tus aussi longtemps. Et qui se taisent pile pendant les frappes. 27 d’entre eux n’étaient toujours pas revenus le lundi.

Ce sont des comptes qui publiaient beaucoup, tous les jours, sans jamais s’arrêter. Tous ensemble, ils publiaient environ 1 000 à 2 300 messages par jour jusqu’au 8 octobre. Puis zéro du 9 au 11.

Trois d’entre eux donnent une idée du profil.

Le premier publiait 230 messages par jour en moyenne, jusqu’à 558 le 30 septembre. Pas de photo de profil, une bio qui dit simplement « Rien ». 95 % de repartages, de Fdesouche, de CNews ou de Gilbert Collard. En douze semaines, sa plus longue pause avant les frappes avait duré 2,7 jours. Son dernier message part le 8 octobre à 18 h 52. Depuis, plus rien.

Le deuxième s’est inscrit sur X en août 2024 et affiche déjà 98 381 messages au compteur. 187 messages par jour en moyenne, et jamais plus d’un jour et demi de pause. Il accélère même jusqu’au dernier jour : 270 messages le 8 octobre, son record de la période. Puis il s’arrête net, à 23 h 13. Une coupure, pas un essoufflement.

Le troisième publiait 126 messages par jour, entre 90 et 186 chaque jour, lui non plus sans photo de profil. Il n’avait jamais fait de pause de plus de vingt heures. Parmi ce qu’il écrit lui-même : Volodymyr Zelensky comparé aux terroristes du Hamas. Dernier message le 8 octobre à 22 h 22. Puis trois jours de silence d’affilée.

Un rythme de machine et un silence net au bon moment : c’est le profil qu’on cherchait. Mais par contre, 3 ca fait quand même peu pour expliquer un down total….

D’autres ne se contentent pas de se taire. Un compte qui publiait plus de cent messages par jour est aujourd’hui introuvable sur X. Deux autres, qui ne s’arrêtaient jamais non plus, sont passés en privé.

Alors, est-ce le signe qu’on cherchait ? Peut-être. Mais il faut rester honnête : chaque week-end a ses gros comptes qui se taisent.

Chaque week-end a ses gros comptes qui se taisent

Ces silences sont frappants un par un. Ils ne sont pas plus nombreux que d’habitude. Pour trancher, il faut savoir qui sont ces comptes. Et c’est là que notre vivier prend tout son intérêt : on peut les regarder sous toutes les coutures.

À quelle heure vivent-ils ?

Nous avons regardé leurs heures de publication sur six semaines, du 30 août au 8 octobre, en comparant les 178 comptes tus à 178 comptes témoins. Un pic vers 22 h, heure de Paris. Deux heures actives par jour, en sessions courtes, le soir de semaine. C’est un horaire de particulier après le travail.

Et ils ne s’arrêtent pas ensemble. Au plus 10 de leurs derniers messages tombent dans une même heure, autant que le hasard, qui en donne 9 à 11. Leurs derniers messages s’étalent sur 48 heures, les 7 et 8 octobre, au rythme d’une journée ordinaire. Pas d’extinction d’un seul coup ce qui tend à prouver qu’ici aussi on a fait choux blanc.

Ont-ils été créés en série ?

Une ferme à bots crée souvent ses comptes par lots. (En tout cas au début des fermes à troll, ca change aujourd’hui pas mal) AU cas où, nous avons comparé les dates d’inscription des 178 comptes tus à celles de 400 comptes du réseau tirés au hasard. Aucune paire de comptes n’a été créée à la même heure. 8 paires créées le même jour, alors que le hasard en donne 11 : des coïncidences.

Ils sont un peu plus récents : 47 % ont été créés entre 2021 et 2024, contre 34 % chez les témoins, et 26 % avant 2016, contre 32 %. Et ils sont plus discrets : 54 % n’ont aucune bio, contre 40 % dans le réseau. Des comptes un peu plus jeunes et plus effacés, pas des comptes fabriqués en série.

Vers où renvoient-ils ?

Si ces comptes travaillaient pour les opérations russes connues, leurs liens devraient les mener là. Nous avons relevé les liens partagés du 30 août au 8 octobre par les 178 comptes tus et par 178 comptes témoins de même volume.

Aucun lien vers le réseau Pravda, ni chez eux ni chez les témoins. Aucun vers les faux sites de Doppelgänger. Vers des médias d’État russes, 2 comptes tus seulement, contre 5 témoins : ils y renvoient moins. YouTube, à égalité : 127 contre 129.

Le seul écart net, c’est Telegram : 94 des comptes tus y renvoient, contre 66 des témoins. Telegram héberge à la fois des chaînes militantes françaises et des relais russes. Le lien seul ne dit pas lequel.

De quoi parlent-ils ?

Nous avons classé un par un les 11 564 posts des 161 comptes tus, du 30 août au 8 octobre, avec Jev, notre outil d’analyse par IA. Le classement n’a pas été relu à la main : chaque part est à lire à quelques points près.

Des comptes pilotés pour la guerre parleraient de l’Ukraine. Ceux-là parlent de la France, et surtout contre son gouvernement.

Agissent-ils en bande ?

Une opération comme Matriochka mobilise des comptes qui reprennent le même message à quelques dizaines de secondes d’intervalle. Nous avons donc cherché les comptes qui repartagent les mêmes publications : reliés s’ils ont repartagé au moins 20 mêmes posts à moins de 30 minutes d’écart, du 30 septembre au 8 octobre. Au total, 38 comptes et 57 liens.

Résultat : ceux qui ont décroché sont moins liés entre eux que des comptes témoins de même volume. Sur les neuf jours, sans même regarder l’heure, on trouve une seule paire de comptes très proches chez eux, contre 24 chez les témoins.

Les seules grappes qui ressortent sont des communautés politiques. Une grappe de droite identitaire de 20 comptes, dont 7 sont tombés pendant les frappes. Une grappe de gauche insoumise et pro-palestinienne de 12 comptes, dont 3 sont tombés. Et presque tous les repartages communs sont espacés de plus d’une minute. Rien qui ressemble aux 45 secondes de Matriochka.

Pas de réseau caché chez ceux qui se sont tus : ils suivent les mêmes comptes que leur camp, comme les témoins.

Nous avons aussi donné un score à 418 comptes, tombés et témoins, sur neuf signaux d’automatisation : gros volume, arrêt brutal, 95 % de repartages, pseudo à chiffres, activité jour et nuit, rafales sous 5 secondes, repartage réflexe, textes copiés-collés, compte supprimé. Chaque signal pris seul se retrouve chez des particuliers très actifs. C’est leur cumul qui compterait.

Huit comptes cumulent le plus de signaux. Aucun n’en coche plus de quatre sur neuf. Et trois des plus gros publieurs supprimés s’étaient arrêtés avant les frappes : leur silence ne doit rien à Yandex.

Même les plus suspects n’ont pas le profil complet d’un robot. Ils restent des comptes très actifs, pas des machines démontrées.

Y a-t-il d’autres nids, hors de notre carte ?

C’est là que le vivier sert vraiment. Nous sommes repartis de 629 contenus partagés par les comptes suspects, et nous avons suivi tous leurs relais sur X, du 25 septembre au 12 octobre. 144 132 comptes, hors de notre carte, ont relayé ces contenus.

Parmi eux, 152 relaient vite et souvent les mêmes contenus, plus vite encore que les comptes de départ. Mais là aussi, bof : 147 de ces 152 ne se sont pas tus pendant les frappes. 5 seulement. C’est intéressant mais ca ne constitue pas quelque chose de solide.

Pour boucler avec notre étude : ces comptes avaient relayé en moyenne 1,25 des 18 infox pour ceux qui se sont effondrés aux frappes, 1,31 pour ceux restés actifs, et 1,38 pour les huit plus suspects. Avant de se taire, ils n’étaient pas les gros diffuseurs de fausses informations.

Nous avons fait la même chose avec les liens que partagent les 32 comptes qui ne s’arrêtaient jamais : 3 001 liens distincts, portés par 922 posts. 67 219 comptes relaient au moins un de ces posts, et 19 418 comptes actifs en relaient trois ou plus. Aux frappes, un peu plus d’entre eux se taisent qu’un week-end ordinaire : 3,3 % de muets, contre 1,8 à 2,4 % les trois week-ends précédents.

Mais plus un compte est proche des 32, moins il se tait. 4,5 % de muets chez ceux qui relaient 3 à 5 de leurs posts. 3,2 % de 6 à 10. 2,0 % de 11 à 19. Et 1,0 % chez ceux qui en relaient 20 ou plus.

Si ces comptes provenaient d’un serveur Yandex, leurs relais les plus fidèles s’éteindraient en premier. Or, c’est plutôt l’inverse que l’on observe.

Une partie de l’excès vient d’ailleurs de notre propre mesure : les comptes ont été repérés à partir de posts de septembre et d’octobre, et plus un week-end s’éloigne de cette fenêtre, plus il compte de comptes déjà en train de décrocher. Le taux montait déjà d’un week-end à l’autre avant les frappes, de 1,8 à 1,9 puis 2,4 %.

Que relaient-ils ?

Ce que relaient les comptes qui ont décroché, c’est la rumeur. Nous avons classé leurs posts de rumeur par sujet, du 30 septembre au 8 octobre, contre des comptes témoins du réseau.

Sur la santé et les vaccins, les « turbo-cancers », les vaccins qui tueraient en masse : 2,40 % de leurs posts, contre 1,15 % chez les témoins. Deux fois plus, surtout chez les très actifs. Sur le complot des élites, Davos et le « nouvel ordre mondial » : 2,65 % contre 1,89 %. Sur la Russie, l’immigration ou Gaza, aucun écart net.

Quand on lit leurs fils, on trouve surtout des militants de droite radicale, en colère, qui écrivent eux-mêmes, avec leurs fautes et leurs disputes. Et une minorité de gauche et pro-palestinienne.

Quelles vidéos font-ils tourner ?

Dans les posts lus du 1er septembre au 12 octobre, on retrouve bien des récits alignés sur Moscou.

  • Vladimir Poutine qui vante le gaz russe bon marché et Nord Stream 2, que l’Europe refuserait : partagé par 11 comptes.
  • Vladimir Poutine qui assure n’avoir « aucune intention agressive » : 7 comptes.

Et des messages qui retournent l’accusation : « Enfin une preuve : la Russie matraque violemment le peuple innocent ! Ah non, zut, c’est encore une journée ordinaire au macronistan. » 10 comptes.

Mais à côté, il y a surtout la vidéo qui moque Gabriel Attal, partagée par 11 comptes, celle sur les vaccins, « Tout le monde n’a pas reçu le même vaccin », par 8, et des vidéos sur l’immigration.

Une chaîne Telegram, France X Telegram, revient chez 44 de ces comptes. La plupart des vidéos sont publiées directement sur X. Et dans ce qu’on a lu, aucun lien vers RT ou Sputnik. Ces comptes sont un plancher, pas un total : on ne compte que les posts lus.

Les récits du Kremlin sont là. Mais ils sont noyés dans une contestation française, où la Russie sert surtout de contrepoint à Emmanuel Macron.

Est-ce une IA qui écrit à leur place ?

Dernier test. Si une brique « IA » tournait chez Yandex, les textes de ces comptes devraient en porter la marque. Nous avons pris tout ce que les comptes au silence inédit écrivent eux-mêmes : messages, réponses, citations commentées, de 40 caractères au moins. Et là aussi : rien à voir puisque le résultat est à 100 % humain.

Un détecteur peut se tromper sur un texte court. Sur près de 4 000 textes, le résultat ne laisse pas de place à une IA qui écrirait à leur place. Les autres comptes, eux, n’écrivent presque rien : ils repartagent, et un repartage ne dit rien de qui tient le clavier.

Attention à ne pas lire ce résultat plus loin qu’il ne va. Humain ne veut pas dire sincère : un troll payé est aussi un humain qui écrit lui-même.

Alors, les bots se sont-ils tus quand Yandex a brûlé ?

Sur notre réseau, la réponse honnête, c’est non.

Pas d’extinction : autant de comptes muets qu’un week-end ordinaire, 3,6 % contre 3,5 %. Tout au plus une centaine de comptes qui ralentissent. Ceux qui se taisent vivent à l’heure française, ne sont pas créés en série, n’agissent pas en bande et écrivent eux-mêmes. Ils ressemblent à des Français en colère, pas à une ferme à bots.

La courbe de Cloudflare, elle, mesure des serveurs, pas des faux comptes.

Ça ne veut pas dire que les frappes n’ont rien coupé. Il suffit d’une brique pour caler une chaîne, et elle se remplace vite. Si une coupure a eu lieu, elle a été courte, et elle ne se voit pas sur les comptes français que nous observons.

Je pense néanmoins que la vraie question est ailleurs. Même quand ces opérations tournent à plein régime, les chercheurs qui ont mesuré leur effet réel le trouvent le plus souvent faible. L’activité est là et souvent observable, au contraire de l’influence qui reste à démontrer.

Ce qui reste à faire

Il nous reste 32 comptes muets comme jamais, dont 27 toujours absents le lundi 12 octobre. Nous allons les suivre dans les prochains jours. S’ils reviennent ensemble, au même moment, ce serait le signe d’une coupure commune.

Et si on se rappelle comment fonctionne la propagande, ce n’est pas si étonnant. Le maillon qui compte, ce n’est pas le serveur. Ce sont les vrais comptes qui reprennent les récits. Ceux-là, aucun drone ne les éteint.

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Nicolas Vanderbiest
L’auteur

Nicolas Vanderbiest.

Fondateur de Saper Vedere. Depuis 2013, chaque étude ouvre ses données à la société civile, en accès libre et sans rien masquer de la méthode.