Pendant très longtemps, quand on parlait de syndicalisme agricole en France, il n’y avait qu’un seul réflexe : regarder ce que disait la FNSEA. C’était comme ça depuis les années 60. L’interlocuteur unique de l’État, le cogestionnaire de la politique agricole française, le syndicat avec lequel tout se négociait. La Coordination rurale, la Confédération paysanne : c’était du folklore, au mieux un contre-pouvoir symbolique.
En février 2026, ce récit ne tient plus. Et ce qui est fascinant, c’est que le basculement ne s’est pas fait dans les couloirs de l’Assemblée ou dans les négociations de la PAC : il s’est fait sur les ronds-points, dans les JT de 20 heures, sur X et TikTok, et dans les urnes des chambres d’agriculture.
En janvier 2025, la Coordination rurale est passée de 3 à 14 départements en tête, et le duo FNSEA-JA est tombé sous la barre des 50 % pour la première fois de son histoire. Historique.
Comment un syndicat minoritaire, avec 15 000 adhérents (contre 212 000 pour la FNSEA), un budget incomparablement plus faible et une présence numérique longtemps marginale, a-t-il réussi à imposer son récit dans le débat public ? On a voulu en découvrir les ressorts d’audience sur les réseaux sociaux et les relais politiques pour mieux appréhender la problématique.
Executive Summary
La Coordination rurale a opéré en quelques années un basculement spectaculaire face à la FNSEA, en s’appuyant sur un modèle d’influence radicalement différent. Trois axes se dégagent.
- Sur les réseaux sociaux, la CR et la FNSEA évoluent dans deux univers quasi étanches (moins de 10 % de followers communs sur X, 43 comptes partagés sur TikTok pour plus de 10 000). La première communauté d’abonnés de la CR n’est pas agricole, mais souverainiste et antisystème — signe d’une jonction entre la colère paysanne et une défiance politique plus large. La CR capte un public plus jeune, plus périphérique, sur des plateformes où la FNSEA est absente.
- Dans les médias, l’écart de couverture s’est considérablement réduit (1 506 articles pour la FNSEA contre 1 177 pour la CR, soit seulement 28 % d’écart). La CR surperforme en TV/Radio (24,6 % vs 17,1 %) grâce à sa capacité à produire des images fortes, et s’enracine dans les médias locaux (France Bleu, PQR). Les thématiques associées diffèrent : Mercosur et loi agricole pour la FNSEA (lobbying institutionnel), extrême droite et environnement pour la CR. Couverture positive quasi nulle pour les deux (1,3 %).
- Sur le plan politique, les deux syndicats incarnent deux modèles de lobbying opposés. La FNSEA déploie une machine classique (530 fiches HATVP, ~1 M€/an, 81 amendements pro-FNSEA dans la seule loi Duplomb). La CR pratique un lobbying « par le bas » — 0 fiche HATVP déposée en 2024 mais 4 903 publications réseaux sociaux, les tracteurs sur l’autoroute remplaçant les rendez-vous ministériels. Enfin, la géographie de l’audience digitale coïncide fortement avec les bastions électoraux (Nouvelle-Aquitaine, Occitanie), avec un signal intéressant en Bretagne (279 comptes, terrain de conquête potentiel pour 2031) et un cas atypique en Centre-Val de Loire où les victoires de 2025 ont précédé l’audience numérique.
I. Sur les réseaux sociaux
La Fondation Jean-Jaurès, dans son analyse des JT de fin 2025, a bien montré ce mécanisme : les images amateurs des blocages de CR, issues de comptes X et TikTok, ont été massivement reprises par les rédactions télévisées, souvent sans contextualiser les affiliations politiques des auteurs.
Les crédits renvoyaient vers des comptes qui relayaient, par ailleurs, des contenus souverainistes ou identitaires. C’est précisément ce type de propagation séquentielle – terrain → réseaux sociaux → JT – qui constitue la marque de fabrique de l’influence Coordination rurale
Elle a d’ailleurs une audience très adéquate et en adéquation avec ses actions. ( Audience TikTok / Instagram / X datant d’avril 2025)
La cartographie des abonnés fait apparaître sept communautés distinctes, et la plus importante d’entre elles : les « souverainistes et critiques du système ». C’est là où se jauge leur audience et leur intérêt.
On y retrouve des figures du débat souverainiste, des comptes conspirationnistes et des relais de la droite identitaire pendant que le deuxième groupe par taille, les « acteurs de l’agriculture et de l’alimentation », ne représente qu’environ un quart de l’audience totale.
En clair, la Coordination rurale a opéré, consciemment ou par capillarité, une jonction entre colère agricole et défiance antisystème en étant d’ailleurs très présent sur Tik Tok.
La FNSEA, à l’inverse, reste figée dans un modèle de communication top-down : communiqués de presse, interventions médiatiques du président Arnaud Rousseau, négociations en coulisses. Efficace en matière de lobbying institutionnel, mais de moins en moins audible dans le champ médiatique populaire où se fabrique aujourd’hui l’opinion.(Même si dans les médias, elle se maintient. On le verra plus bas)
La Coordination rurale et la FNSEA ne se disputent pas le même public — elles évoluent dans deux univers parallèles.
- Sur X, moins d’un follower sur dix est commun aux deux syndicats.
- Sur Instagram, c’est encore plus net. Et sur TikTok, la frontière est quasi hermétique : 43 comptes en commun, pour plus de 10 000.
La Coordination rurale capte une base plus jeune, plus périphérique, plus connectée aux réseaux de la contestation politique et surtout, plus présente sur les plateformes où la FNSEA est quasiment absente.
II. Dans les médias
Sur la période analysée, la FNSEA est bien plus visible dans les médias. Cela dit, cet écart est nettement inférieur à celui qui prévalait encore il y a quelques années, ce qui signale une montée en puissance médiatique significative de la CR, même si elle est très associée à l’extrême droite.
La dynamique temporelle est particulièrement révélatrice : si la FNSEA connaît des pics marqués tandis que la la CR présente une courbe ascendante régulière sur le second semestre, passant de ~6% à plus de 10% du corpus.
Cette trajectoire suggère une professionnalisation de la stratégie médiatique de la CR et une installation durable dans le paysage médiatique.
1. Tonalité : deux syndicats au même niveau de critique
Très peu d’articles positifs pour les deux (1,3%), un indicateur structurel du traitement médiatique des syndicats agricoles, systématiquement associés à des revendications et à des conflits.
2. Écosystème médiatique : deux enracinements distincts
- La CR est plus ancrée dans les médias locaux et régionaux : France Bleu représente 15,1 % de sa couverture (vs 4,4% pour la FNSEA), et la PQR (presse quotidienne régionale) couvre 35,8 % de ses articles contre 26,7% pour la FNSEA. Elle tire sa visibilité d’un maillage territorial dense, avec un surpoids du Sud-Ouest assez logique vu son ancrage au sein des votes. la CR surperforme en TV/Radio (24,6% vs 17,1%), un indicateur de sa capacité à générer des images médiatiques fortes (tracteurs, blocages) qui attirent les caméras.
- La FNSEA conserve un meilleur accès aux médias nationaux et spécialisés : la presse agricole représente 13,2% de sa couverture (vs 5,4% pour la CR), et elle est plus présente sur des titres comme BFM (5,0% vs 2,6%) ou Ouest-France (9,0% vs 5,4%). Cette diversification des canaux témoigne de relais institutionnels plus établis.
3. Thématiques : des agendas qui se chevauchent mais se distinguent
Les deux syndicats partagent un socle commun (mobilisation, élections, environnement), mais la hiérarchie thématique révèle des positionnements différents :
- FNSEA sur le Mercosur (6,8% vs 2,0%) : la FNSEA a fait du Mercosur un cheval de bataille, avec un discours structuré sur la concurrence déloyale.
- CR sur l’extrême droite (18,8% vs 14,5%) : la proximité perçue ou réelle de la CR avec l’extrême droite est un sujet médiatique majeur. C’est son 2e thème (vs 2e aussi pour la FNSEA, mais avec un poids moindre).
- CR sur l’environnement (12,1% vs 8,3%) : la CR est davantage associée aux questions environnementales, souvent dans une posture d’opposition aux réglementations (« écologie punitive »).
- FNSEA sur les conflits d’intérêts (5,0% vs 1,3%) : la double casquette Arnaud Rousseau (président FNSEA et dirigeant d’Avril) alimente une couverture spécifique absente chez la CR.
- FNSEA sur la loi agricole (4,9% vs 1,4%) : la FNSEA est davantage couverte sur le volet législatif, cohérent avec son rôle d’interlocuteur institutionnel.
III. À l’assemblée et sur les territoires
1. Deux modèles de lobbying radicalement opposés
La coordination rurale fait vraiment moins bien face aux amendements écrits par des lobbies, y compris au sein du RN. C’est clairement dans le lobbying institutionnel où elle fait encore petit poucet face à la FNSEA
FNSEA = machine institutionnelle classique
- 530 fiches HATVP en 4 ans, budget ~1M€/an, 9 lobbyistes professionnels, 15 ETP dédiés
- Présence sur tous les textes, tous les groupes politiques, tous les étages (AN + Sénat + cabinets)
- Résultat : 81 amendements pro-FNSEA dans la seule loi Duplomb, portés par LR, EPR, RN, MoDem, Horizons
Coordination Rurale = stratégie de contournement médiatique
- 31 fiches HATVP en 4 ans, budget 75-100K€, 0 fiche déposée en 2024 (!), mais 4 903 publications RS
- Le lobbying CR ne passe pas par les couloirs de l’Assemblée — il passe par la pression de l’opinion
- Les tracteurs sur l’autoroute remplacent les rendez-vous au ministère
C’est finalement une opposition entre lobbying direct et indirect.
2. Une carte de France qui coïncide avec les résultats
En regardant la carte de France et en zoomant sur leur audience réseaux sociaux (seul Twitter donne accès aux données régionales :
L’Île-de-France concentre 31,9% de l’audience localisée (1 280 comptes), dont 1 004 à Paris seul. Principalement les journalistes, experts et autres. (Du fait de Twitter) Si on retire l’anomalie IdF, le top 3 correspond exactement aux bastions CR :
- Nouvelle-Aquitaine (374 comptes, 9,3%) → 6 départements CR sur 14 (Charente, Lot-et-Garonne, Gironde, Dordogne, Haute-Vienne, Vienne, Charente-Maritime)
- Occitanie (368 comptes, 9,2%) → Gers (bastion historique), Tarn, Lozère
- PACA (304 comptes, 7,6%) → Pas de département CR gagné mais un vivier agricole (maraîchage, viticulture)
La corrélation entre bastions électoraux / audience RS est donc forte. Les gens qui suivent la CR sur les réseaux sociaux sont bien dans les territoires où la CR gagne. Notons la présence en Bretagne qui est significative.La CR n’a gagné aucun département breton aux Chambres d’agriculture 2025 (territoire FNSEA historique, influence de la FDSEA + JA très forte). Mais l’audience RS existe. C’est potentiellement un terrain de conquête pour 2031.
Les zones blanches révélatrices
- Bourgogne-Franche-Comté : seulement 53 comptes (1,3%). Zone FNSEA très verrouillée, pas d’implantation CR.
- Corse : 7 comptes (0,2%), malgré l’existence de CR Corsica active sur Instagram. Micro-audience.
- Centre-Val de Loire : 116 comptes (2,9%) malgré 3 départements conquis en 2025 (Cher, Loir-et-Cher, Indre-et-Loire). L’audience digitale n’a pas précédé la victoire ici — ce sont des victoires de terrain, pas sur les réseaux sociaux.
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