Amazon et ses conditions de travail : le syndrome du ver dans le fruit

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Cette semaine, le New York Times a sorti une enquête au vitriol à l’encontre des conditions de travail d’Amazon. Un énième remake ? Non, pour la première fois, on ne parle plus des petites mains du membre du GAFA, mais bien des conditions des cadres de l’entreprise. Et pour la première fois depuis des années, Amazon se met subitement à répliquer vigoureusement aux accusations, ce qui illustre à merveille le syndrome du ver dans la pomme.

L’enfer décrit par le New York Times

Ce que raconte le New York Times est une véritable mise en cause des conditions de travail dans lesquels vivent les employés. Ainsi, on apprend qu’il règne un véritable Far West où les réunions se résument à chercher le moyen d’assassiner l’idée du voisin, qu’un système de dénonciation à faire pâlir un officier de la Gestapo, nommé « Anytime Feedback Tool » est en place, que l’on licencie purement et simplement les employés qui seraient en bas de la chaîne pour les remplacer par de la chair fraîche et qu’ils n’ont absolument aucune pitié envers les personnes qui subissent un cancer ou le cancer d’un proche.

Depuis, la polémique est montée et l’article a été énormément partagé au sein de la communauté « technologie ». (On peut imaginer que la plupart des concurrents sont en train de boire du petit lait)

La riposte

Depuis lors, la riposte a été menée. Ainsi, sur Linkedin Pulse, un employé tente de discréditer la chose en tentant de faire une série de fact-checking. Toutefois, sur pas mal de points, on comprend qu’il y a un fond de vérité. Ainsi, lorsqu’on aborde le point des mails envoyé jusqu’à passé minuit auxquels il faut absolument répondre ou sur le travail du week-end, l’employé dit :

« Je n’ai jamais travaillé un seul week-end quand je ne le voulais pas. Personne ne me dit de travailler la nuit. Personne ne me fait répondre à des mails la nuit. Personne ne m’envoie de message pour me demander pourquoi les e-mails ne sont pas transmis. »

La majorité des contradictions à l’article porte à chaque fois sur la même ligne de défense : « je le répète, personne ne m’encourage à travailler longtemps et tard. » Il dit encore « personne n’encourage cela » à de nombreuses reprises. Le fait est qu’il ne nie jamais ce qui est dit. Il ne nie pas travailler le week-end, il ne nie pas travailler le soir, il ne nie pas qu’il y a presque tout ce que disent les journalistes. Il dit juste que personne ne lui met la pression. Quiconque a déjà vu comment fonctionnait le management déplorable comme celui mis en place par France Telecom qui mènera qui au suicide de bons nombres de ses employés.  On ne dit pas clairement les choses qu’on attend. On fait valoir « la compétition » pour sous-entendre qu’il faudrait travailler tard. De même que lorsque cet employé d’Amazon dit que les Quizz et tests ne « sont pas 100 % obligatoires », on sait très bien que rien n’est obligatoire, mais tout est sous-entendu. La défense est donc mauvaise.

L’autre forme de riposte est un mail interne de Jeff Bezos qui, comme par hasard, se retrouve dans tous les médias. Cette forme de réponse de crise est habituelle lorsqu’on ne veut pas trop en dire et ne surtout pas avoir à répondre à des journalistes. Dans celle-ci, tous les éléments d’une réponse de crise sont présents et on comprend rapidement que le vrai destinateur de ce message est le grand public. Ainsi, le CEO encourage à aller lire l’article comme s’il n’avait rien à cacher, disant que lui-même quitterait l’entreprise si c’était celle qui était décrite dans le New York Times et se permet même de parler pour ses employés (ce qui n’est pas du tout normal pour un mail destiné à ceux-ci) puisqu’il dit « heureusement, vous ne vous reconnaissez pas dans l’entreprise décrite. Heureusement, vous vous plaisez à travailler avec des équipiers talentueux, aidant à inventer le futur. »

Le syndrome du ver dans le fruit

Problème, tout cela ne paraîtra pas vraisemblable. Pas pour les points de discussions et de remise en cause de la réplique, mais parce que le public, lui, considère ce reportage comme plus que vraisemblable.  Voici maintenant des années que les conditions de travail chez Amazon sont pointées du doigt :

– « Tu travailles à Amazon ? Oh, mon pauvre. Tu tiens le coup ? » où l’on apprenait que les conditions de travail étaient « terribles » et où l’on apprenait à devenir un robot. Amazon devait recruter à plus de 60 km pour trouver de la main-d’œuvre fraîche tellement elle avait épuisé son capital. Des employés disaient même : « Il y a la loi, et quand vous passez le portique, il y a la loi Amazon. » Là aussi on apprenait qu’il y avait un classement des faibles et des forts.

– Quand Amazon s’arrange avec les accidents de travail où l’on apprenait que de nombreux employés avaient des problèmes de santé et qu’Amazon s’arrangeait pour les masquer et s’en accommoder en toute impunité, allant jusqu’à inventer le concept de « presque accident ».

De nombreux articles foisonnent sur internet sur les conditions de travail. Même la BBC en avait fait un reportage, le tout étant décrit dans un livre « Amazonie » par Jean-Baptiste Malet que Le Monde a pu interviewer à l’occasion de la sortie de celui-ci. Notons enfin ce reportage sur l’essor d’Amazon :

Face à ces menaces, on n’a jamais vu Jeff Bezos prendre la parole. À vrai dire, Amazon a toujours été dans le déni. Pourtant, le grand public a pu voir de ses yeux la vie chez Amazon tant il y a eu de reportages sur le sujet.

Aujourd’hui, quand cette enquête sort, tout paraît vraisemblable. Quoi de plus normal qu’une entreprise fasse pareil avec ses cadres qu’avec ses mains ouvrières ? Nous avions déjà l’image d’une entreprise libertarienne de ce type et cela ne fait que coïncider avec celle-ci.  Toute réponse à la crise ne paraîtra donc pas vraisemblable. Cela fait que pour Amazon, elle aura très dur de se relever de cette crise par la communication, car il est actuellement impossible pour celle-ci de lever l’incrédulité des publics. Le fait que Jeff Bezos ne réagisse que maintenant parce que pour une fois, on touche aux cadres dans un climat de recrutement hyper confidentiel n’arrange rien. Signe qu’une fois que le ver est dans le fruit, il devient difficile de réagir. La bataille de cette crise a été perdue il y a bien longtemps. Malgré cela, il faudra encore voir si cela aura un impact sur eux dans un monde où la majorité des gens regardent béatement tout ce qui est réussite technologique, en fermant les yeux sur tous les sacrifices qu’il a fallu faire pour arriver à celle-ci.