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Métropoles et périphérie se regardent-elles encore ?

Nicolas Vanderbiest 20 octobre 2026 · 24 min de lecture
Lisez l’étude ou regardez-la : la vidéo reste à l’écran pendant la lecture. S’abonner à la chaîne

Le 2 novembre 2013, entre 15 000 et 30 000 personnes défilent à Quimper avec un bonnet rouge sur la tête, contre l’écotaxe. Le 17 novembre 2018, les gilets jaunes occupent plus de 3 000 sites dans toute la France, au départ contre une taxe sur le carburant.

Le 15 mars 2026, au premier tour des municipales, Steeve Briois est réélu maire d’Hénin-Beaumont avec 77,7 % des voix. Le même soir, à Paris, la liste RN de Thierry Mariani fait 1,6 %. Cet automne, le gazole bat un record et un appel à manifester le 17 octobre circule sur TikTok.

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La Gen Z porte le gilet jaune et annonce des manifs en France le 17 octobre : #ajplusfrançais #giletjaune #17octobre #france #manifestation

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L’appel au 17 octobre, relayé sur TikTok. Le 18 septembre 2026, le jour où le carburant atteint son plus haut de septembre dans notre base.

Depuis 2014, le géographe Christophe Guilluy appelle « France périphérique » les territoires éloignés des grandes métropoles. Pour mesurer l’écart entre ces deux France, nous avons étudié sur Instagram les abonnés de comptes locaux dans vingt villes : dix métropoles et dix villes de périphérie.

Cet article reprend l’analyse de notre vidéo, dans son ordre : qui regarde qui, les deux cultures, le poids du local, le vote, les enseignements pour 2027 et les limites de l’étude.

L’essentiel en six chiffres

  • 3 613 sur 467 778. Moins d’un abonné sur cent suit à la fois une métropole et une ville de périphérie.

  • 7,2 % à Denain, 0,28 % à Strasbourg. La part des abonnés qui suivent aussi un compte de l’autre monde.

  • 73 % vers Lille. Les liens d’Hénin-Beaumont vont d’abord vers sa métropole. Alençon regarde Rennes.

  • 66 % contre 7 %. À Hénin-Beaumont, le fitness devant le ballet, l’opéra et le théâtre. À Paris, 52 % suivent ces derniers.

  • 16,1 % contre 1,0 %. Les abonnés qui suivent Jordan Bardella, Marine Le Pen ou le RN, à Hénin-Beaumont puis à Paris.

  • 10 abonnés en commun. Entre Hénin-Beaumont et Nevers. Lyon et Marseille en partagent 459.

Relevés ReputatioLab, Instagram, vingt villes.

Vingt villes sur Instagram

Est-ce qu’elles se regardent encore ?

Est-ce qu’elles suivent les mêmes comptes, les mêmes médias, les mêmes personnalités ? Pour le savoir, on a mené une étude sur Instagram.

Et dans cette étude, il y a une ville, Nevers, qui ne rentre dans aucune des cases qu’on vient de voir.

Alors, on a pris dix métropoles, les principales du pays, et dix villes de périphérie, des endroits marqués qui ont du relief. Évidemment, la démographie n’est pas la même. Paris, c’est 2,1 millions d’habitants. La plus grande de nos villes de périphérie, Saint-Quentin, c’est 53 000 habitants. Paris compte 175 fois plus d’habitants que Florange.

Paris compte 175 fois plus d’habitants que Florange. 2 103 778 habitants d’un côté, 12 035 de l’autre (Insee). Dix métropoles et dix villes de périphérie, cinq comptes locaux dans chacune.

Vous pourriez vous demander : pourquoi est-ce qu’on a choisi Instagram ? Parce que c’est finalement un réseau relativement grand public par rapport aux autres, et assez homogène en termes de démographie.

Dans chaque ville, cinq comptes purement locaux. À Paris, le Bataclan et des mairies d’arrondissement. À Nevers, la mairie et le Café Charbon. À Florange, la mairie, le club de foot et la fleuriste. Puis, on a relevé qui suivait ces comptes. Ce qui fait une base totale de 467 000 abonnés à peu près.

La base de l’étude, sur Instagram

  • 20 villes10 métropoles et 10 villes de périphérie
  • 467 778abonnés uniques des comptes locaux
  • 3 613suivent les deux mondes, soit 0,77 %

Relevés ReputatioLab, Instagram, vingt villes.

Première surprise : les villes de périphérie ont dix-neuf fois moins d’habitants, mais seulement trois fois moins d’abonnés. Nevers, 33 000 habitants, pèse en abonnés plus de la moitié de Paris.

Dix-neuf fois moins d’habitants, trois fois moins d’abonnés. Les villes de périphérie pèsent plus lourd en abonnés qu’en habitants.

Notre hypothèse là-dessus, c’est que dans une ville moyenne, la mairie, le club ou le café du coin touche une bonne partie de la ville.

« Moi, déjà, j’habite à côté. C’est juste à côté. Je viens boire le café tous les jours, le journal. »

Un habitué d’un bar de Vierzon, France 3 Centre-Val de Loire, 20 mars 2026

À Paris, un bar ou une salle de concert touche un quartier, ou un public relativement restreint. Plus la ville est petite, plus on s’attacherait à ce qui est local.

Ensuite, on a voulu savoir ce que les gens suivent d’autres, tout le reste. On l’a fait dans six villes, trois grandes, trois petites, trois citadines et trois de périphérie. Et ça donne cette carte. On entre dedans. Chaque point, c’est un compte suivi et ces comptes se rangent en familles.

Ici, la famille culture et mode, là, le divertissement, plus loin, la cuisine. Et là, un bloc local autour de Nevers, il pèse les trois quarts de tout le bloc culture et mode national.

Chaque point est un compte suivi. Les comptes se rangent en familles : culture et mode, divertissement, cuisine, et un bloc local autour de Nevers.

Alors, est-ce que ces deux publics se croisent ? Sur l’ensemble des abonnés, donc les 467 000, 3 613 suivent les deux mondes. Moins d’un sur cent.

3 613 abonnés sur 467 778. Moins d’un abonné sur cent suit à la fois des comptes de métropole et des comptes de périphérie.

Sur la carte, allumons les comptes ville par ville. Les blocs locaux ne s’allument que d’un côté. Les grandes familles nationales, la cuisine, le divertissement s’allument des deux.

Ville par ville, la carte s’allume. Les blocs locaux ne s’allument que d’un côté ; la cuisine et le divertissement s’allument des deux.

Le Point écrivait au lendemain des municipales que ces mondes coexistent sans réellement se parler. Le Point parlait du vote. Nous, on voit dans ce que les gens suivent la même chose.

Instagram

Scrutin après scrutin, la fracture électorale se confirme en France, dessinant trois mondes qui coexistent désormais sans réellement se parler.

Dans les grandes métropoles, la gauche s’impose sans véritable bataille, portée par une sociologie acquise. À l’inverse, dans de nombreuses villes moyennes, le RN progresse et s’ancre durablement. À cela s’ajoute une troisième réalité urbaine, où LFI s’impose dans certains territoires.

Dès 2014, le géographe Christophe Guilluy évoquait ce phénomène dans « La France périphérique ».

#politique #elections #france #rn #lfi #ps #gauche #municipales2026

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« Trois mondes qui coexistent désormais sans réellement se parler ». Le Point, neuf jours après le premier tour des municipales, en citant Christophe Guilluy.

Une explication possible toute simple : sur Instagram, on suit ce qu’on vit, sa ville, son club, son bar, sa mairie. Le réseau reproduit finalement la géographie de la vie quotidienne.

« Aujourd’hui, les grandes métropoles sont celles qui portent Macron. La France périphérique est celle qui a porté le vote Le Pen. Ça se clive énormément socialement. »

Christophe Guilluy, géographe, Polonium, Paris Première, mai 2017

Posons d’ailleurs le schéma de Guilluy sur notre carte. On retrouve bien deux publics à peu près séparés, mais celui des métropoles circule d’une grande ville à l’autre. Celui de la périphérie reste morcelé, ville par ville. Et lui parle de dépossession territoriale, économique, politique et culturelle.

Le schéma de Christophe Guilluy. Les métropoles attirent l’emploi qualifié et les revenus ; le prix du logement repousse les catégories populaires vers les petites et moyennes villes.

Nous, d’abonnements, une petite part du culturel. La carte montre la séparation, elle ne dit rien de ses causes.

Qui regarde qui

Qui fait le pont ?

Il reste quand même ces 3 613 personnes qui font le pont. Allumons-les pour voir qui elles sont.

À Denain, près de Valenciennes, 7,2 % des abonnés suivent aussi un compte de la métropole. À Strasbourg, 0,28 %.

7,2 % à Denain, 0,28 % à Strasbourg. La part des abonnés qui suivent aussi un compte de l’autre monde.

Qui fait le pont, ville par ville

Ville de périphérieMétropole

Part des abonnés qui suivent aussi un compte de l’autre monde

  1. Denain7,2 %
  2. Alençon6,02 %
  3. Lille4,27 %
  4. Hénin-Beaumont3,56 %
  5. Nevers3,07 %
  6. Rennes3,06 %
  7. Montluçon3,01 %
  8. Lens2,61 %
  9. Saint-Quentin2,42 %
  10. Florange2,25 %
  11. Châteauroux1,76 %
  12. Vierzon1,7 %
  13. Bordeaux1,17 %
  14. Paris0,91 %
  15. Nantes0,81 %
  16. Lyon0,62 %
  17. Nice0,56 %
  18. Toulouse0,52 %
  19. Marseille0,37 %
  20. Strasbourg0,28 %

Relevés ReputatioLab, Instagram : porosité des vingt villes. Denain et Strasbourg sont les deux chiffres dits dans la vidéo.

On a donc envie de conclure que la périphérie regarde la ville et que la ville ignore la périphérie. Ce sont les mêmes 3 613 personnes des deux côtés, mais le public de périphérie est trois fois plus petit. Du coup, les mêmes passeurs pèsent trois fois plus lourd. L’asymétrie vient d’abord d’une certaine forme d’arithmétique.

Les mêmes 3 613 passeurs des deux côtés. Le public de périphérie est trois fois plus petit : les mêmes passeurs y pèsent trois fois plus lourd.

Par contre, quand on regarde vers où ces passeurs regardent, la géographie reprend le dessus. Une ville de périphérie ne regarde pas les dix métropoles de la même façon. Souvent, elle n’en regarde qu’une seule.

Pour Hénin-Beaumont presque trois liens sur quatre avec les métropoles vont vers Lille. Alençon regarde Rennes, et Rennes attire jusqu’au Centre, jusqu’à Nevers et Montluçon.

73 % des liens d’Hénin-Beaumont vont vers Lille. Alençon regarde Rennes, et Rennes attire jusqu’au Centre.

Pourquoi celles-ci ? On pense que c’est la ville où l’on va pour les études, le travail, l’hôpital ou un concert. La métropole qu’on suit, c’est celle qu’on fréquente.

« Lorsque vous voulez aller à l’hôpital, que ce soit sur Clermont et tout ça, il faut payer quelqu’un. »

Une habitante de Corrèze sans voiture, La Quotidienne, France 5, novembre 2014

Les métropoles, elles, se regardent entre elles. Quand Marseille partage des abonnés avec une autre ville, c’est à 93 % une autre métropole. La seule exception, c’est Lille, entourée de son bassin minier. Ça, c’est très intéressant.

93 % vers une autre métropole. Quand Marseille partage des abonnés avec une autre ville, c’est presque toujours une grande ville. Lille fait exception.

Le public des grandes villes circule d’une métropole à l’autre. Et entre les trois petites villes, presque rien. Et je vais garder d’ailleurs ce chiffre pour la fin.

La région ne suffit pas non plus. Florange et Strasbourg sont toutes les deux dans le Grand Est et n’ont que 16 abonnés en commun. Florange regarde Metz et Thionville, ses voisines.

16 abonnés en commun. Florange et Strasbourg sont toutes les deux dans le Grand Est ; Florange regarde Metz et Thionville, ses voisines.

Un autre lien entre métropole et territoire a été décrit par l’économiste Laurent Davezies. Pour lui, les métropoles créent la richesse et la dépense publique la redistribue vers les autres territoires. Le danger, c’est quand cette redistribution recule. Chez lui, la redistribution se fait à l’échelle du pays.

Le schéma de Laurent Davezies. Les métropoles créent la richesse, la dépense publique la redistribue à l’échelle du pays.

Nos arcs sont souvent régionaux. Hénin-Beaumont regarde Lille, Alençon regarde Rennes.

On retrouve cette idée de dépendance dans un débat britannique. Le Centre for Cities, un think tank anglais, a étudié en 2025 le vote Brexit et le vote Reform UK. Sa conclusion : « prosperous cities do not create left behind places, underperforming cities do ».

L’arrière-pays souffre des grandes villes qui ne produisent pas assez de prospérité. Plus il y a de gens qui font la navette vers le centre de la grande ville, moins on y vote Brexit et Reform. Chez nous, Lille est la métropole la plus regardée par ses voisines.

Nos chiffres ne vont pas plus loin à ce stade, mais la question se pose de la même façon. La périphérie dépend beaucoup de ce que fait sa métropole.

Médecins, trains, acier, carburant

Derrière, il y a des dossiers très concrets. Les médecins : 23 départements n’ont toujours pas de première année de médecine. Les petites lignes de train, dont un tiers du réseau est menacé d’ici dix ans, d’après une note de la SNCF. Et l’acier, à Florange, une des villes de notre carte, où ArcelorMittal supprime encore des postes.

« En 2012, il y a pas eu de licenciement. Il y a eu des reclassements. Aujourd’hui, c’est des licenciements, des gens qui vont perdre leur emploi. C’est des familles brisées. »

Un salarié d’ArcelorMittal à Florange, France 3 Grand Est, 14 mai 2025

Le carburant, pour ceux qui n’ont pas d’autres moyens que la voiture. Même à Paris, Jérôme Fourquet a regardé le vote des municipales bureau par bureau. Le nouveau maire Emmanuel Grégoire fait nettement mieux chez ceux qui n’ont pas de voiture que chez ceux qui en ont une. La voiture, c’est ce qui relie les deux histoires.

Là où on dépend du prix du plein et forcément, avec cela, ça devient politique. C’est le point de départ des gilets jaunes.

Deux cultures

Reste à savoir ce qu’on regarde

Et là, l’écart est relativement énorme. Allumons le fitness sur la carte. Et puis le ballet. À Hénin-Beaumont, où l’un de nos comptes de départ est une salle de sport, deux abonnés sur trois suivent du fitness. Le ballet, l’opéra et le théâtre : 7 %. À Paris, plus d’un abonné sur deux suit le ballet, l’opéra ou le théâtre.

66 % contre 7 %. À Hénin-Beaumont, deux abonnés sur trois suivent du fitness et 7 % le ballet, l’opéra ou le théâtre ; à Paris, 52 % suivent ces derniers.

Ce que suivent les abonnés

  • 52 %Parisplus d’un abonné sur deux suit le ballet, l’opéra ou le théâtre
  • 66 %Hénin-Beaumontdeux abonnés sur trois suivent du fitness
  • 7 %Hénin-Beaumontle ballet, l’opéra et le théâtre
  • 1 sur 2Neverssuit un média de gauche comme Brut, Arte ou France Inter, autant qu’à Lyon
  • Côté métropoleCulture légitimele ballet, le cinéma, la mode, la gastronomie de chef
  • Côté périphérieCulture populairele fitness, le foot, le stand-up et les youtubeurs

Relevés ReputatioLab, Instagram. Catégories de l’étude.

Sur toute la carte, c’est la même ligne. D’un côté, le ballet, le cinéma, la mode, la gastronomie de chef. De l’autre, le fitness, le foot, le stand-up et les youtubeurs.

Dans notre étude, on parle de culture légitime et de culture populaire. L’expression n’est pas de moi, elle vient du sociologue Pierre Bourdieu dans La Distinction, qu’il a écrit en 1979. Pour lui, les goûts classent socialement ceux qui les ont. L’opéra et le ballet de même que le théâtre, c’est la culture que l’école et les institutions valorisent.

« Ce qui est important, c’est que les goûts, finalement, sont des dégoûts. Alors ça, j’ai mis beaucoup de temps à le trouver. C’est le dégoût du goût des autres. Pour faire parler les gens sur leur goût, il faut leur faire parler de ce qui les dégoûte. »

Pierre Bourdieu, sociologue, archive de 1979 (France Culture)

Posons cette échelle sur notre carte. Dans nos catégories, la culture légitime est côté métropole, la culture populaire, côté périphérie. Mais Bourdieu parle de classe sociale et nous ne savons rien des métiers ni des revenus de ces abonnés.

L’échelle de Pierre Bourdieu, posée sur la carte. Dans nos catégories, la culture légitime est côté métropole, la culture populaire côté périphérie. Métiers et revenus des abonnés : inconnus.

Et ces institutions sont dans les métropoles, les opéras, les grands théâtres, les médias culturels. De l’autre côté, on lit une culture du corps, du club et de l’écran qui se vit près de chez soi. Le fitness a même son visage national, Tibo InShape, plus grosse communauté YouTube de France, est suivie par un abonné d’Hénin-Beaumont sur huit.

« Dans cette vidéo, je vais vous montrer toute ma routine de la matinée, ma morning routine, quoi. On va commencer à cinq heures du mat’ et on finira à peu près vers le repas du midi. »

Tibo InShape, YouTube, janvier 2025

Par contre, il y a des choses que tout le monde suit. Netflix, Mbappé, Squeezie, la cuisine avec Cyril Lignac ou Philippe Etchebest, elle est suivie à Nevers comme à Paris. Aucune de ces deux cultures ne vaut plus que l’autre et elles ont un vrai terrain commun.

Ce qu’on suit n’est pas ce qu’on fait. D’après le CNC, les agglomérations de cinquante mille à cent mille habitants vont plus au cinéma que celles de plus d’un million. Dans les villes moyennes, on va donc au cinéma et même plus qu’ailleurs. On suit juste moins de comptes de cinéma sur Instagram.

Le Nord ex-industriel, lui, est en bas du classement. Douai-Lens, Valenciennes, Béthune. Là, l’écart n’est plus simplement dans les files, il est dans les salles.

Métropoles et territoires

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D’où vient cet écart ?

Chez les chercheurs, c’est une dispute qui dure depuis quinze ans. Pour les uns, c’est le lieu où l’on vit qui compte. Pour les autres, c’est le milieu social. Côté lieu, il y a le géographe Jacques Lévy et son gradient d’urbanité. Plus un lieu est dense et divers, plus on y vote pour l’ouverture.

Dans un texte de décembre 2024, il écrit que les groupes liés au lieu sont devenus aussi pertinents que les groupes sociaux. Le lieu où l’on vit dirait désormais autant de choses que la profession ou le diplôme.

Le gradient d’urbanité de Jacques Lévy. Plus un lieu est dense et divers, plus on y vote pour l’ouverture.

Nos six villes ont été choisies pour leur place dans le débat, pas pour leur type d’espace. Notre étude ne peut donc pas tester son gradient.

Côté milieu, Éric Charmes et ses collègues ont étudié Châteaufort, une commune périurbaine aisée des Yvelines. Et en 2012, Marine Le Pen y fait moins de 7 %. Dans le périurbain, 30 à 40 %. Même forme de lieu, vote opposé. Pour eux, la composition sociale compte donc plus que la forme du lieu.

6,83 % contre 30 à 40 %. Châteaufort, commune périurbaine aisée des Yvelines, et le périurbain populaire en 2012 : même forme de lieu, vote opposé.

Et le périurbain n’est pas partout pauvre. L’Observatoire des territoires y trouve même autour des grandes villes le revenu médian le plus élevé de tous les territoires. « Ce n’est pas la métropole qui va bien et le reste qui va mal », résume finalement Hugo Bevort, du CGET.

Notre étude ne tranche finalement pas parce qu’on ne sait ni ce que gagnent ces abonnés, ni quel métier ils font. Le fitness d’un côté, le ballet de l’autre, c’est peut-être le lieu, c’est peut-être le milieu social, c’est sans doute un peu des deux, finalement.

Le poids du local

Et l’information ?

C’est là où Nevers revient. Brut, un média national, est suivi par un abonné neversois sur dix. À Paris et à Marseille, un sur cinq.

Brut : un abonné neversois sur dix, un sur cinq à Paris et à Marseille. À Nevers, l’information passe d’abord par les comptes locaux : 10 063 comptes dans la famille Nevers et Bourgogne.

Revenons dans la carte, au bloc de Nevers, justement. Le compte le plus suivi de toute la carte, c’est la mairie, qui faisait partie de nos comptes de départ. Elle est deux fois plus suivie que Brut. Et ceux qui la suivent ne vivent pas dans une bulle. Plus de huit sur dix suivent aussi du divertissement et trois sur quatre de la cuisine ou de la culture.

Plus de huit sur dix. Ceux qui suivent la mairie de Nevers suivent aussi du divertissement.

Le local ajoute au monde national. Dans une ville moyenne, la page de la mairie peut servir de fil d’actualité de la ville, les travaux, les fêtes, les fermetures et les nouveaux commerces.

Le sociologue Benoît Coquard a décrit dans Ceux qui restent en 2019 ces campagnes et ces petites villes où tout le monde se connaît, où la réputation compte, où la vie sociale tient dans un cercle proche. Instagram en serait le prolongement. On y suit les siens et sa ville.

Ce poids du local, on le retrouve sur X avec un paradoxe. À Nevers, l’essentiel des posts qui citent la ville vient du Journal du Centre et il ne récolte presque rien. Ceux qui publient le plus sur ces villes récoltent le moins. Les likes vont à des comptes nationaux ou à des députés. Et la presse locale va mal.

En mars, Reporters sans frontières a alerté sur des territoires sans témoins.

Dans les urnes aussi, le local pèse. Les trois quarts des électeurs disent voter d’abord sur la situation de leur commune avant le reste. Et la confiance dans les élus locaux atteint huit sur dix dans les plus petites communes, bien plus que dans les grandes villes.

Et Nevers, justement, en mars, elle élit Denis Thuriot, un maire divers centre, avec 316 voix d’avance sur la gauche. Le seul candidat allié du RN y fait moins de 3 %.

« J’ai 800 voix de plus qu’en 2014. Donc ce qui nous manque, c’est des votants. Et un Neversois sur deux, une Neversoise sur deux ne sont pas allés voter. »

Denis Thuriot, maire sortant de Nevers, France 3 Bourgogne-Franche-Comté, 19 mars 2026

À Nevers, le local pèse lourd et le RN pèse peu. La ville ne rentre dans aucune case.

À Hénin-Beaumont, la politique est locale

Hénin-Beaumont, elle, raconte une toute autre histoire. Parmi les comptes que suivent ses abonnés, Kylian Mbappé, Netflix France et Jordan Bardella arrivent presque à égalité.

Un abonné sur six suit Bardella, Le Pen ou le compte du RN. À Paris, un sur cent. La politique n’arrive pas à part, elle se glisse dans le même fil que le foot et les séries.

Un sur six contre un sur cent. À Hénin-Beaumont, 16,1 % des abonnés suivent Jordan Bardella, Marine Le Pen ou le compte du RN ; à Paris, 1,0 %.

Politique et information, ville par ville

  • 16,1 %des abonnés d’Hénin-Beaumont suivent Jordan Bardella, Marine Le Pen ou le RN (404 sur 2 508)
  • 1,0 %à Paris
  • 9,8 %des abonnés neversois suivent Brut, contre 20 % à Paris et à Marseille

Relevés ReputatioLab, Instagram, carte des six villes.

Regardez où tombent les abonnés de Bardella sur la carte. Près de la moitié viennent d’Hénin-Beaumont. Ici, c’est la politique qui est locale. La ville est tenue par le RN depuis 2014 avec Steeve Briois. Le parti y a sa mairie, ses figures et ses meetings.

« Il y a un tas d’indices qui démontrent plutôt que la réélection est envisagée parce qu’on a un bilan qui est extrêmement positif. »

Steeve Briois, maire RN sortant d’Hénin-Beaumont, France 3 Hauts-de-France, 10 mars 2026

Il serait devenu un acteur local au même titre que le club de foot. Et quand un parti devient local, on le suivrait comme on suit sa ville.

Allumons maintenant la gauche médiatique. Ses comptes s’éclairent des deux côtés, un peu plus de deux fois moins en périphérie. Puis, la droite et le RN, eux, s’éclairent surtout côté périphérie et le RN presque seulement là. Mais ville par ville, ça se brouille.

À Nevers, un abonné sur deux suit un média de gauche comme Brut, Arte ou France Inter, autant qu’à Lyon. Et la communauté RN tient beaucoup à Hénin-Beaumont, qu’on a choisi justement pour son histoire politique.

Le vote

Est-ce que ces deux mondes votent comme ils suivent ?

En mars, ça va dans le même sens, sans se confondre. Dans les communes de plus de 3 500 habitants, le RN passe de quatorze maires à une soixantaine. Et Vierzon, une des dix villes de notre étude, passe du communisme au RN. Au second tour, il prend aussi Liévin, à cinq kilomètres de Lens, dans le bassin minier.

De quatorze maires RN à une soixantaine. Dans les communes de plus de 3 500 habitants, en mars 2026 ; Vierzon passe du communisme au RN, et Liévin passe au RN au second tour.

« On a toujours été dans le socialisme, voilà. Et là, finalement, on laisse la chance au RN. Et ça, je pense que c’est une grande fierté pour le RN. »

Un électeur de Liévin, La Voix du Nord, 23 mars 2026

Dans les villes moyennes, la gauche tombe à son plus bas niveau depuis 1971, d’après une étude de la Fondation Jean Jaurès. Même à Tulle, le fief de François Hollande ça passe à droite. Pendant ce temps, Paris et Lyon restent à gauche.

Par contre, le RN bute sur les grandes villes. Au-dessus de 100 000 habitants, il ne tient que Perpignan. Il échoue à Marseille, à Toulon et à Nîmes.

Au-dessus de 100 000 habitants, Perpignan seulement. Le RN échoue à Marseille, à Toulon et à Nîmes.

Et puis, il y a la voix contraire. Deux géographes, Martin Vanier et Matilin Le Meur, ont publié en juin une tribune : La géographie ne dicte pas le vote. Ils ont regardé les maires de plus de 3 000 communes. Dans le rural, presque aucun maire d’extrême droite. Et plus de la moitié des maires d’extrême droite sont dans les villes-centres et leurs banlieues.

2 maires d’extrême droite sur 383 communes rurales. 32 des 61 sont dans les villes-centres et leurs banlieues (Martin Vanier et Matilin Le Meur, sur 3 244 communes, juin 2026).

Pour eux, il n’y a pas d’identité politique de la périphéricité. Ce qui sépare vraiment, c’est le revenu, les cultures politiques locales.

Les municipales de mars 2026

  • 14 → ~60Maires RNde quatorze à une soixantaine, dans les communes de plus de 3 500 habitants
  • 77,7 %Hénin-BeaumontSteeve Briois réélu au premier tour, le 15 mars
  • 1Au-dessus de 100 000 habitantsPerpignan seulement. Le RN échoue à Marseille, à Toulon et à Nîmes
  • 2 sur 383Communes ruralesmaires d’extrême droite, sur 3 244 communes étudiées
  • 32 sur 61Villes-centres et banlieuesplus de la moitié des maires d’extrême droite
  • 1971Villes moyennesla gauche tombe à son plus bas niveau depuis cette date

Fondation Jean-Jaurès, Public Sénat ; Martin Vanier et Matilin Le Meur, juin 2026.

Retournons dans la carte et allumons Nevers et Hénin-Beaumont ensemble. Eux comptent des maires, nous, on va compter des abonnements et des suivis. Et sur un point, nos chiffres les rejoignent. On ne trouve pas un bloc périphérie. Nevers et Hénin-Beaumont sont deux villes de périphérie, elles ne se ressemblent pas.

Notre étude ne règle pas le débat des chercheurs, elle ajoute une mesure qui manquait, ce que les gens regardent. Et sur ce terrain-là, la séparation est très nette. Dans les urnes, elle est beaucoup moins.

Les élus en ligne

Qui sont ceux qui portent ces sujets chez les élus ?

Sur le carburant et la ruralité, parmi les élus qui publient le plus, ce sont d’abord les élus RN. Sur les services publics qui ferment, c’est l’inverse, LFI domine.

Mais publier beaucoup, c’est pas forcément toucher beaucoup. Sur le carburant, Manuel Bompard, de LFI, fait environ 1 200 likes par post. Le compte du RN, une quarantaine.

Environ 1 200 likes contre une quarantaine. Sur le carburant, par post : Manuel Bompard d’un côté, le compte du RN de l’autre.

Tout ça nous mène à 2027. Le dernier baromètre Ifop-Fiducial, publié le 30 septembre, au moment où on a conduit le début de l’étude, crédite Marine Le Pen de 31 à 36 % au premier tour, selon les différents scénarios. L’enquête a surtout été faite avant les révélations de Mediapart sur Jordan Bardella, du coup, il est trop tôt pour en mesurer les effets.

Le RN occupe déjà ce terrain. Le 13 septembre, Marine Le Pen fait sa rentrée politique à Hénin-Beaumont, présentée comme candidate.

« Ici, on sait ce que travailler veut dire. On connaît les journées qui commencent tôt et finissent tard. »

Marine Le Pen, Hénin-Beaumont, 13 septembre 2026 (BFMTV)

Jordan Bardella parle aux agriculteurs. Son TikTok contre le Mercosur, « au nom des agriculteurs français, de notre ruralité », est le post sur la ruralité le plus aimé de notre base de données sur douze mois.

Jordan Bardella@jordanbardellaTikTok

Je lance un appel solennel au président de la République : il doit s’opposer à l’accord de libre-échange avec le Mercosur. Au nom des agriculteurs français, de notre ruralité, de notre identité et de notre souveraineté alimentaire.

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Le post sur la ruralité le plus aimé de notre base, sur douze mois. Jordan Bardella contre l’accord avec le Mercosur.

À gauche, François Ruffin lance sa campagne le 25 avril à Lyon, avec le Smic à 1 700 euros net comme mesure centrale.

« Immédiatement, vous savez qu’on fera le Smic à 1 700 euros. Vous savez qu’on fera l’indexation pour tous les salaires sur l’inflation. »

François Ruffin, Lyon, 25 avril 2026 (YouTube)

Ses quatre recruteurs sur scène viennent d’Arras, d’Alsace, de l’Allier et de Sète. Il parle à la périphérie, mais depuis une métropole.

Vers 2027

Qu’est-ce que notre étude dit pour 2027 ?

Trois choses. La première : les deux publics ne regardent pas les mêmes comptes. Un message qui passe par Brut, Arte ou France Inter touche surtout les métropoles. Un message qui passe par le foot, le fitness ou un youtubeur touche surtout la périphérie. Une campagne qui veut parler aux deux doit passer par les deux biais et donc faire attention de tout couvrir.

La deuxième, la périphérie regarde d’abord sa ville et sa métropole voisine. Lille pour Hénin-Beaumont, Rennes pour Alençon, Metz et Thionville pour Florange. Une campagne nationale entre forcément par le local, et donc il faut fortement considérer ce développement territorial et s’assurer qu’on ait des porte-voix et des ambassadeurs dans ces territoires.

La troisième, la périphérie n’est pas un bloc. Hénin-Beaumont suit Bardella entre Mbappé et Netflix, mais Nevers suit sa mairie et élit un maire du centre. Une ville n’est pas l’autre.

On retrouve ça ailleurs, avec chaque fois une ligne de partage différente. En Allemagne, l’AfD domine en Saxe-Anhalt, mais la fracture y est d’abord entre est et ouest. En Angleterre, Reform UK prend dix conseils aux élections locales de mai 2025. Aux États-Unis, Trump fait en 2024, chez les ruraux, le meilleur score d’un républicain depuis 1980. Mais Harris recule aussi dans les villes. Aucune de ces sources ne mesure, évidemment, ce que les gens suivent en ligne, comme le fait notre étude.

Les limites

Ce que notre étude ne dit pas

Évidemment, un abonné, ce n’est pas un habitant. Il peut vivre à côté ou ailleurs. Les listes de comptes ne sont pas construites pareil. La mairie est presque toujours là côté périphérie, rarement côté métropole.

La carte garde un tiers des abonnés de Nevers, mais 5 % de ceux de Paris. Et elle grossit donc un peu plus les petites villes, ce qui est un biais. Tout vient aussi d’Instagram.

On ne sait pas ce que les mêmes personnes font sur TikTok, sur X ou même dans l’isoloir. Ce qui tient, malgré tout, ce sont deux publics presque séparés et des cultures qui divergent fortement. Pourquoi ? Ça, on ne le sait pas encore.

Conclusion

Deux France qui ne se suivent presque plus

On se demandait si ces deux France se regardent encore. Sur nos vingt villes, très peu. Moins d’un abonné sur cent suit les deux mondes. Elles ne suivent pas les mêmes choses, le ballet et le cinéma d’un côté, le fitness et le foot de l’autre, la cuisine et Netflix pour tout le monde. Et dans les urnes, la ligne est beaucoup moins nette que dans les fils Instagram.

Il me reste à donner le chiffre que j’avais promis. Sur nos six villes, Lyon et Marseille partagent 459 abonnés, Lyon et Paris, 243.

459 et 243. Les abonnés que partagent Lyon et Marseille, puis Lyon et Paris, sur nos six villes.

Le 15 mars, Hénin-Beaumont réélisait son maire RN avec 77,7 %. Une semaine plus tard, Nevers élisait un maire du centre. Hénin-Beaumont et Nevers, les deux visages de la France périphérique dans notre étude, partagent dix abonnés. Dix. Même rapporté à leur taille, c’est près de dix fois moins que Lyon et Marseille.

Dix abonnés. Hénin-Beaumont et Nevers n’en partagent que dix. Rapporté à la plus petite ville, 0,14 % contre 1,21 % pour Lyon et Marseille.

Et sur nos vingt villes, Hénin-Beaumont en partage 309 avec Lens, sa voisine. Entre métropoles, on se suit même de loin. En périphérie, on suit surtout sa voisine.

Abonnés en commun

  • 459Lyon et Marseille
  • 243Lyon et Paris
  • 10Hénin-Beaumont et Nevers
  • 309Hénin-Beaumont et Lens, sur les vingt villes

Relevés ReputatioLab, Instagram : carte des six villes, puis matrice des vingt villes.

Reste à comprendre pourquoi, et ce que ça change pour 2027. Ce sera l’objet de notre prochaine étude.

Les données de l’étude, la carte et la méthode sont en ligne sur la page de l’étude ReputatioLab.

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Nicolas Vanderbiest
L’auteur

Nicolas Vanderbiest.

Fondateur de Saper Vedere. Depuis 2013, chaque étude ouvre ses données à la société civile, en accès libre et sans rien masquer de la méthode.