Les logiques de désinformation m’ont toujours intéressé, mais cela faisait longtemps que je m’y étais pas plongé.
De juin à novembre 2025, nous avons repris 18 fausses informations déjà passées au crible des vérificateurs de TF1 et remonté toute leur chaîne de diffusion. Au total : 121 087 publications, 11 820 comptes, 165 680 liens d’abonnement et 26 376 reprises (retweets, citations, réponses) cartographiés. En fait, ce qui frappe quand on déplie le réseau, ce n’est pas le volume. C’est la structure. La désinformation française n’est pas un nuage diffus de « gens qui partagent n’importe quoi ». C’est un écosystème, avec ses communautés, ses comptes-ponts qui relaient plusieurs infox à la fois, ses cibles récurrentes et sa géographie. Et c’est précisément parce qu’elle est structurée qu’on peut la cartographier. Alors, qui fabrique ? Qui amplifie ? Et surtout, à qui ça profite ?
Executive summary
- Beaucoup de désinformations sont des flops monumentaux : à part deux cas, les propagations sont extrêmement intimistes, sans impact, circulant dans une sphère repliée sur elle-même, sans trop d’importance. Si TF1 n’en avait pas parlé, cela aurait-il eu de l’impact ?
- Peu d’émetteurs, beaucoup de partageurs : 80 % des publications sont des partages. Avec des serial retweeteurs à la baguette. Ce sont quelques comptes qui se connectent. 76,5 % des relayeurs (11 865 comptes) n’ont partagé qu’une seule des 18 infox. À l’inverse, une poignée de comptes-ponts relaie six ou sept rumeurs distinctes. Ce ne sont pas les plus gros en nombre d’abonnés, mais les plus polyvalents. Ce sont eux qui transforment dix-huit affaires isolées en un écosystème.
- Il n’existe pas un camp de la désinformation. Il existe des rumeurs, et chacune épouse le clivage qui l’arrange. Le bunker de Macron sert les anti-Macron de droite comme de gauche. La séquence sur Gaza sert à la fois la sphère pro-Trump et la sphère pro-palestinienne, pour des raisons opposées. C’est précisément ce qui rend ces récits si efficaces : ils n’appartiennent à personne, donc tout le monde peut s’en saisir.
- Ces désinformations reposent sur des liens chaotiques identifiables par tout un chacun. En tête, magazine.nexus.fr (3 424 occurrences) et brutinfo.fr (2 581), suivis de Telegram (2 324), Odysee (1 101) et Rumble (645). À côté, toute une nébuleuse géopolitique : stratpol.com (352), les déclinaisons de geopolitique-profonde, notrepays.fr (581), et plus loin fdesouche, francesoir, lemediaen442, planetes360, ripostelaique, resistancerepublicaine. C’est le circuit fermé, celui qui produit et recycle ses propres récits. Mais elles circulent par les fact-checking : BFMTV revient 1 182 fois. La visibilité du sujet, qu’importe la désinformation repose sur un mécanisme de paradoxe réactionnel que j’ai déjà évoqué. On parle au final du sujet qu’importe ce qui en a fait parler.
- Il y a clairement des ingérences autour des vaccins, de l’indépendance dans les outre-mers, de la sécurité dans le pays de Macron, la transition écologique et de la guerre en Ukraine.
L’analyse
Le quand ?
La chronologie des faits montre un rythme continu.
Ce sont les publications sur Macron qui ont le plus de volumétrie.
Les désinformations prennent congé ? Bah oui, forcément, puisque ce sont des travailleurs dans des usines à clic. Oui en fait non, ca serait la réponse rapide et biaisée. En réalité, les désinfox de TF1 ont pris congé pendant cette période et donc nous n’avons pas de désinformation abordée par eux durant cette période.
Qui est à la manœuvre ?
La plupart sont en fait des serial retweeters qui retweetent tout ce qu’ils voient passer , fake news ou pas. L’expérience a prouvé que de vraies personnes peuvent se cacher derrière. Reste que quand on a des mix de tweets en anglais sur l’Iran, de tweets anti-européens, antivax et tous les intérêts russes, les soupçons peuvent être grands. (Voir ils ne font absolument aucun doute)
À côté de ces serials twitteurs, on trouve une poignée de super-diffuseurs : des comptes à très forte audience dont un seul retweet suffit à faire basculer une rumeur vers une autre échelle de visibilité. Et dans ces super-diffuseurs, des visages parfois bien connus de la défense des intérêts en Russie, des gens très actifs dans la désinformation sur les vaccins. Intéressant, on retrouve aussi l’axe rouge-brun d’alliance entre les intérêts d’extrême gauche et d’extrême droite. Enfin , on retrouve des comptes actifs autour des questions identitaires des Outre-mer, particulièrement en Nouvelle-Calédonie.
Disclaimer important : Un compte peut être présent sur la cartographie sans forcément avoir partagé des rumeurs, mais simplement en parlant ou en partageant de la désinformation dans un but bienveillant.
On peut classer ceux qui ont partagé les rumeurs en différentes communautés :
Et, oui, une communauté macroniste et Renaissance (1 171 comptes). Tout simplement parce qu’ils sont souvent à l’œuvre dans la riposte contre la désinformation et donc ont été captés par notre étude parmi les autres propagateurs.
Ces comptes sont pour la plupart glanés sur une seule désinformation qu’ils ont vu circuler sur leurs réseaux. On est loin des désinformateurs en chef sauf pour une centaine de comptes.
Cela est confirmé par les réseaux de désinformations :
Quelle méthode ?
En utilisant des faux noms de domaine proche des médias, une technique russe, indienne et iranienne documentée depuis un bon moment. Ainsi brutinfo.fr fut utiliser de la même manière que france24.com
Les cibles sont clairement identifiées :

La désinformation française analysée n’est pas dispersée : elle a une obsession. 84% des publications visent Emmanuel Macron, son entourage ou l’exécutif. La cible numéro un du corpus, « Macron », concentre à elle seule 24 810 publications. Loin d’un bruit de fond généralisé contre « les politiques », c’est un tir nourri et concentré sur le sommet de l’État.
Autour de cette cible centrale gravite un second cercle : institutions (Assemblée, Sénat, Banque de France), figures de l’écologie et de la science (le GIEC, des économistes, des militants climatiques), et personnalités internationales mobilisées comme repoussoirs.
Ce ciblage révèle la fonction profonde de ces récits : il ne s’agit pas seulement de salir un homme, mais d’éroder méthodiquement la confiance dans tout ce qui fait autorité — l’exécutif, le Parlement, la science, la presse. Chaque infox, prise isolément, semble anecdotique ; mises bout à bout, elles composent un récit unique : « on vous ment, le système est pourri, ne croyez plus rien de ce qu’on vous dit officiellement ».
Quelques screenshots florilèges venant des comptes :


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