Le salon de l’agriculture va ouvrir ses portes et, en dehors de la dermatose, du renouvellement des générations et de l’innovation, je me demandais ce serait pertinent d’aborder. Après des coups de sonde dans le secteur, un sujet m’a beaucoup plu : peut-on encore aujourd’hui mener des projets d’envergure en agriculture dans ce pays ?
En effet, ce sujet me passionne et j’ai eu l’occasion d’accompagner pas mal de projets crisisogènes, qui furent les plus passionnants de toute ma carrière, et avec lesquels j’ai croisé de fameux compagnons de route. Mais j’accompagnais principalement des projets d’infrastructures et je n’ai jamais eu l’occasion de me pencher sur l’agriculture. Enquête sur la mobilisation anti-projet agricole.
Le résumé
1. Un manque de prise de parole supportrice au niveau politique et des politiques locaux qui prennent peur
Le soutien actif est rare. Seuls LR/UDR/RN défendent ouvertement certains projets (surtout les bassines et les fermes-usines, au nom de la souveraineté alimentaire). Des élus votent ou s’expriment contre la ligne de leur propre parti quand le projet touche leur territoire : Tanguy (RN) sur Pure Salmon, Laporte (RN) sur les fermes-usines, Le Feur (EPR) sur l’eau. Ça montre que l’ancrage local prime sur la discipline partisane.
Le ratio négatif/positif est de 12:1. Il n’existe pas de « camp du pour » structuré sur les réseaux sociaux. Les rares sentiments positifs sont des posts de collectivités locales qui communiquent sur les retombées économiques, noyés dans la masse critique.
2. On bourre tout ce qu’on peut bourrer : c’est à la limite de l’astroturfing
Des pétitions de masse dont on voit finalement peu de soutien et qui apparaissent douteuses. Des publications totalement absentes hors X (bon, allez, Bluesky (1,8%), Reddit (0,7%) et les forums (0,2%)) : 87,4 % du corpus, constitué de Reposts. Le slacktivisme tourne à plein régime, c’est un fait.
Mais en plus, on assiste à un phénomène de mobilisation nationale qui se déplace vers des situations régionales ou locales. Bien évidemment, cet amas de troupes grille et perturbe tous les chiffres.
Le thermomètre politique du quotidien (participation aux enquêtes publiques, nombre de sollicitations, manifestations, signatures, etc.) n’est plus utile face à des politiques complètement effrayées de perdre un contact avec leur population ou de paraître has-been par rapport à une décision dont ils vont peut-être recevoir les contre-coups.
L’exploit, c’est aussi de ne poster que très peu : 71,4 % ne postent qu’un seul jour (one-shot). Seuls 21 auteurs (0,2 %) sont actifs pendant plus de 11 jours sur la période. Et au final, ce sujet est mineur sur Follaw en comparatif :
3. Sainte Soline et les bassines loin devant
Sainte-Soline / méga-bassines représentent 55,5% des publications (9 590 mentions), loin devant les fermes-usines (2 154 mentions fermes-usines + ferme-usine) et Pure Salmon (~491 mentions directes). Les autres sujets ont également un potentiel de nuisance, mais sont peu abordés.
4. Des précédents créent un effet domino
L’abandon de Smart Salmon à Guingamp a armé le discours des opposants à Pure Salmon au Verdon. Le même schéma se reproduit entre Sainte-Soline et les nouveaux projets de bassines. Le fait est qu’en adoptant une perspective historique, les militants écologistes ont souvent gagné. Pourquoi s’arrêter ?
5. Des lacunes à combler
Il faut :
- Incarner le projet. Pour cela, il faut coaliser dès le début du projet, sinon c’est trop tard. Tout le monde se tait dans toutes les langues.
- Occuper le terrain. Tous les acteurs se taisent laissant un boulevard dans l’écriture du récit. Vivons caché n’est plus possible.
- Développer les arguments et renourrir les thermomètres politiques.
Les projets cibles
En analysant les différents types de projets, je me rends compte que j’ai face à moi principalement quatre typologies :
- L’Usinage agricole : on cherche à surproduire par les animaux, avec généralement un impact sur l’eau et l’écologie.
- Les méga-bassines sont le sujet qui ne retombe jamais depuis Sainte-Soline en mars 2023. Le principe : stocker de l’eau en hiver pour irriguer en été. La mécanique de contestation est ici différente : on n’est plus sur un projet ponctuel, on est sur un modèle. Les opposants ne combattent pas une bassine, ils combattent une vision de l’agriculture. D’où la violence des affrontements et la difficulté à déminer le sujet : chaque nouvelle bassine réactive la bataille. L’assureur Groupama a refusé de couvrir les chantiers.
- Les grands chantiers : de très grands projets d’infrastructures, comme les méga-canaux.
- Les extensions : C’est la catégorie la plus nombreuse et la moins médiatisée à l’échelle nationale, mais peut-être la plus révélatrice. Partout en France, des éleveurs cherchent à s’agrandir ou à créer de nouvelles exploitations, et partout, ils se heurtent à des résistances locales de plus en plus structurées.
Ces projets sont essentiellement ruraux, donc ils ne se situent pas en ville et sont quand même fortement situés sur le côté ouest de la France.
Paris concentre 40% des tweets (985 sur 2 461 tweets géolocalisés). Les villes des projets eux-mêmes (Chartres-de-Bretagne pour Pure Salmon, La Rochelle pour les bassines) sont secondaires. La mobilisation numérique est déterritorialisée : on tweete depuis Paris sur un projet en Gironde ou en Deux-Sèvres. La carte de France montre que les 10 premières villes émettrices sont toutes des métropoles, pas des sites de projet.
Dans l’arène politique, il y a un combat et le RN est clé
Dans l’arène politique, c’est intéressant, car globalement on en est très contre. On a des favorables au nom de l’agriculture, et surtout, là-dedans, on voit que le RN est extrêmement clé. Sans son soutien, les lois ne pourraient pas passer. On comprend pourquoi le syndicat Coordination rurale prend de l’importance.
Ils sont très peu à s’exprimer publiquement, cela dit à part Maud Bregeon qui dénonçait la dualité de LFI qui défend les agriculteurs mais qui manifestent à Sainte-Soline.
Alors pourquoi cela foire ?
Il y a bien un combat
Le combat est toujours à l’avantage de celui qui fait pression et qui fait grandir la problématique. Or là, en réalité, on a face à nous deux communautés d’égale importance qui tweetent sur le sujet et qui, donc, nourrissent la polémique.
Et dans ce combat, ce qui est intéressant, c’est la capacité de déploiement. Comme des tribus nomades, les militants éco-gistes sont capables de se mobiliser à l’échelle nationale, y compris locale.
Cet effet de masse fait en sorte que le déploiement est massif, pas toujours authentique, pas toujours local, car parfois il faut dire qu’on est quand même à la limite de l’astroturfing.
On est à la limite de l’astorturfing
Les mouvements écologistes sont devenus champions du monde dans le déploiement de communautés qui sont minoritaires mais qui arrivent à utiliser des formats qui mettent en place et réalisent une certaine forme de mouvement au sein de la société.
En ce sens, cela torture le thermomètre politique des appareils politiques qui ne voudraient pas rater un mouvement de la jeunesse, de la société ou autre. Et lorsqu’ils voient le nombre de contributions publiques, puisque c’est devenu du bourrage d’urne, typiquement, ils peuvent se dire : « d’habitude, il y a 200 contributions.
Là, tout d’un coup, on se retrouve face à des milliers.
Pareil pour les manifestations : en fait, il y a une réelle capacité à se déployer, et on le voyait bien sur la cartographie géoterritoriale que j’ai montrée plus haut.
La plupart des acteurs, en réalité, viennent des villes et sont plutôt des publics citadins qui se déportent dans les lieux de campagne, mais qui ne sont pas des locaux là-dedans. Et ça, ce phénomène-là, il est présent depuis 2010.
Par exemple, lors de la lutte pour le triangle de Gonesse, des gens arrivaient en SUV sur le parking du triangle de Gonesse pour y faire un petit potager urbain, puis, une fois le week-end du potager urbain terminé, reparaient avec l’aurice.
De même, l’enquête publique est devenue un champ de bataille numérique. 20 000 contributions pour Pure Salmon. 1 458 négatives contre 252 positives pour la raffinerie EMME. Ce n’est pas de la participation citoyenne spontanée : c’est de la mobilisation organisée, avec des kits de contribution en ligne, des modèles de lettres, des relais sur les réseaux sociaux. L’enquête publique, conçue comme un outil de démocratie locale, est devenue un KPI de réputation. Le chiffre des contributions négatives circule, fait les titres, et devient en lui-même un argument.
Vivons heureux, vivons caché
Même phénomène que pour les projets immobiliers des années 2010 : la plupart de ces acteurs ont toujours vécu selon le principe de « vivons heureux, vivons cachés » ; « le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit » ». Ce faisant, ils ont totalement laissé le schéma de la prise de parole publique aux acteurs. Et donc, il est très difficile de reprendre le contrôle.
Pendant des décennies, les projets agricoles se construisaient dans un entre-soi relativement confortable : le porteur de projet, la chambre d’agriculture, le préfet, éventuellement le maire. L’enquête publique était une formalité. Les voisins mécontents restaient des voisins mécontents. Aujourd’hui, même des petits poulaillers sont concernés par ces arrêts de projet.
Au final, le levier politique, c’est lui qui peut découper, du jour au lendemain, un projet, comme l’a pu faire Macron par le passé. Car le politique a peur de ne plus être élu. Il a peur de ne plus être en phase avec son temps. Il a peur de prendre la décision qu’on va lui reprocher dans 20 ans.
En ce sens-là, il ne suffit pas de le rencontrer et d’être certain de sa parole et de son soutien au projet. Il faut faire du bruit d’ambiance, occuper le terrain et être très fort. Pour montrer qu’il a également quelque chose à perdre de l’autre côté. Combien de projets sont morts juste parce que les personnes ont cru qu’avoir le maire comme fervent partisan, et un ministre ou un président d’accord, suffisait, jusqu’à ce que ces derniers décident de débrancher la prise sur la base de sondages ?
Il est normal que ces projets, s’ils veulent aboutir dans la mesure où ils impactent l’environnement, ils impactent le territoire dans lequel ils sont et qu’ils peuvent impacter l’histoire d’une région. Les capacités d’obtenir une licence sociale d’opérer, c’est-à-dire qu’on peut justifier socialement le projet comme viable. Et là, quand on creuse rationnellement, on trouve tout un certain nombre d’arguments. Très rapidement :
- Les saumons : est-ce que l’importation n’est pas un souci ? La France importait en 2025 près de 99,9 % de son saumon. Sa balance commerciale agricole, longtemps excédentaire, est devenue négative en 2025 pour la première fois.
- Volailles, fruits, légumes : le tableau est sombre. On importe du poulet brésilien élevé dans des conditions que la réglementation française interdirait. On importe du porc espagnol et allemand, produit dans des exploitations bien plus grandes que celles qu’on refuse ici.
C’est tout le paradoxe de la situation : on demande à l’agriculture française de produire davantage (souveraineté alimentaire), de produire mieux (normes environnementales), et de produire moins cher (concurrence internationale). Les trois en même temps. Et quand un porteur de projet tente de cocher au moins deux de ces trois cases, il se retrouve face à une opposition qui a appris à se professionnaliser.
En réalité, il est par ailleurs difficile de faire un combat d’argumentation contre argument. L’écologie est jugée comme le principal combat avant tous les autres.
Absence d’incarnation en amont du projet et difficulté de recruter une fois que le projet est tendancieux
Il est difficile de réécouter des personnes légitimes, localement comme nationalement, lorsqu’un projet est extrêmement tapageur, alors qu’il est beaucoup plus facile lorsque le projet vient tout juste d’être écrit et que l’on sait ce qu’il faut mettre en œuvre. Il faut, très rapidement, dans le cadre de son projet, recruter un certain nombre d’acteurs pour écrire leur récit. Ces acteurs, une fois qu’ils auront écrit leur récit, devraient, en toute logique, rester sur la durée. Or, une fois que le projet est tendancieux, là il n’y a vraiment plus personne pour nous défendre.
Le projet se retrouve alors sans incarnation légitime de personnes situées localement, directement touchées et capables de s’exprimer sur d’autres axes que sur les axes écologiques. Ce constat est encore plus large, dans la mesure où, la plupart du temps, les acteurs mis en cause préfèrent se retrancher derrière une fédération, une association ou un lobbyiste plutôt que d’incarner eux-mêmes leur parole. C’est une situation difficile et qui, pour autant, devrait être prévue dans n’importe quel projet en amont.
Ainsi, Pure Salmon n’a produit quasiment aucune communication publique pendant que 20 000 personnes remplissaient l’enquête publique. La raffinerie EMME s’est contentée de communiqués techniques. Les éleveurs qui veulent s’agrandir comptent sur le préfet pour trancher et sur la FNSEA pour faire entendre leur voix. Résultat : l’espace narratif est entièrement occupé par les opposants. Et quand le seul défenseur de vos projets est une journaliste du Point qui fait ses propres threads, aussi brillante soit-elle, vous avez un problème de dépendance stratégique.
Ils ont découvert que c’était possible, alors ils l’ont fait.
L’autre difficulté actuelle, c’est qu’on a désormais des militants persuadés qu’ils vont gagner.
Dans les années 2010, les « Grands Projets Inutiles et Imposés » (GPII) sont légion : EuropaCity (commerce-loisirs), Notre-Dame-des-Landes (transport), Center Parcs, La Montagne d’Or ou le Grand Contournement Ouest (GCO) de Strasbourg. À l’époque, les mouvements écologistes sont de « simples » ZADs ou des week-ends potagers.
Personne ne sait vraiment s’ils peuvent mener à des succès. Mais les coalitions ont appris à se former.
Dans les mobilisations actuelles, on retrouve côte à côte des militants animalistes (L214, Welfarm, Parti Animaliste), des écologistes radicaux (Extinction Rebellion, Soulèvements de la Terre), des médias engagés (Reporterre, Vakita, Mediapart), des associations locales de riverains, et parfois la Confédération Paysanne.
Et dans le même temps, Emmanuel Macron, qui avait fait de l’écologie un enjeu, notamment auprès de l’électorat jeune, décide d’organiser le conseil de défense écologique.
Et dedans, tel un maître inca, il invoque un sacrifice. Souvent, au grand dam de ses propres ministres, il place devant le fait accompli en faisant fuir ses morts dans Le Monde avant un déjeuner avec Édouard Philippe.
- Montagne d’Or (Guyane) – mai 2019 : C’est le premier grand coup. Macron, qui avait soutenu le projet en tant que ministre (Tu quoque et Filii) , utilise le premier Conseil de Défense Écologique pour l’enterrer, jugeant le projet minier « incompatible avec l’ambition écologique ». Macron a tué le projet après avoir été sermonné par des scientifiques lors d’un dîner à l’Élysée. Il a réalisé que l’image d’une mine à ciel ouvert en Amazonie ruinait sa crédibilité alors qu’il attaquait Bolsonaro pour les incendies de forêt.
- Le meurtre-masse : au deuxième, pas de projet, mais de l’attaque de masse : loi ZAN (Zéro artificialisation nette) , éco-contribution des avions et fin des chaudières au fioul.
- EuropaCity (Val-d’Oise) – novembre 2019 : Lors du 3e Conseil, il décrète que le projet est « daté et dépassé ». Il tue d’un trait de plume un projet de 3 milliards d’euros, porté par des capitaux français et chinois, au nom de la lutte contre l’artificialisation des sols. Il annonce un plan B. Le Val d’Oise l’attend encore. L’exécutif gardait EuropaCity en réserve pour le troisième conseil (novembre 2019) afin de marquer le coup juste avant les élections municipales de 2020.
- Le Terminal 4 de Roissy – février 2021 : Un projet d’extension géante de l’aéroport. Jugé obsolète après la pandémie de Covid-19 et contradictoire avec les objectifs climatiques, il est sabré par l’exécutif.
- La rénovation de la « Gare du Nord 2024 » – septembre 2021 : l’Élysée a largement laissé entendre que ce modèle de « gare-centre commercial » ne correspondait plus à la vision politique du moment. Au revoir, la gare moderne. Macron ne voulait pas d’un « nouveau Notre-Dame-des-Landes » en plein Paris à quelques mois de la présidentielle de 2022.
Le vrai sujet, pour les porteurs de projet, n’est plus de savoir s’ils ont le droit de construire — la loi Duplomb leur donne de plus en plus de marges. C’est savoir s’ils peuvent construire dans un environnement où la capacité de nuisance réputationnelle des opposants a été multipliée par dix en trois ans.
Et la réponse à cette question n’est pas juridique. Elle est communicationnelle, elle est stratégique et elle se prépare très en amont — pas quand l’enquête publique bat son record de contributions négatives.
Signe que là est peut-être la clé de la reprise en main des projets : commencer à engranger des victoires. Faire des coalitions. Reprendre le contrôle des thermomètres politiques, prouver son apport social et réduire son impact environnemental. Car d’un point de vue sociétal, qui est finalement une minorité ? Les écologistes ? L’entreprise ? Le politique ? Au final, qu’importe le moment, il faut être celui qui parvient à gagner la décision. Et à ce jeu-là ce sont les activistes environnementaux qui gagnent.
Saper Vedere