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French Response : après 10 ans d’échecs, la France passe à l’attaque. Pour quel résultat ?

Date de publication

Depuis quelques semaines, impossible d’y échapper. French Response, le compte X du Quai d’Orsay, est la pépite des médias français et des experts. Le principe : riposter aux attaques informationnelles visant la France avec les armes que ceux qui l’attaquent sur les réseaux sociaux : l’ironie, le mème, la punchline en anglais. Le tout est porté par une équipe de diplomates, d’anciens journalistes, de fact-checkeurs et de spécialistes OSINT, installée au cœur même du ministère des Affaires étrangères.

Le coup d’éclat fondateur, c’est évidemment cette réponse à Elon Musk, qui accuse le Royaume-Uni de « fascisme » : une simple photo d’archive du milliardaire effectuant ce qui ressemble à un salut nazi.

8 millions de vues. 151 000 likes. Le tout sur la propre plateforme de Musk. En quelques mois, le compte est passé de 30 000 impressions hebdomadaires à plus d’un million, et frôle désormais les 180 000 abonnés , déjà devant French Diplomacy.

Du côté des experts interrogés dans les médias français, c’est assez positif (on n’en attendait pas moins) le bilan est globalement positif, passé la circonspection. Tous sont plus ou moins d’accord pour dire que c’est la fin du « ne rien dire et subir ». Pour la grande majorité des experts, émigrés sur Bluesky, il fait mal de dire que X reste encore un acteur clé de la géopolitique. (Si ce n’est le plus majeur) Reste qu’ils ont raison de dire que X, pour le grand public, est en perte de vitesse constante.

Est-ce que ca touche sa cible ?

Je pense néanmoins que la vraie question, au-delà des chiffres et du bien-fondé du ton et de la présence sur X : ca parle à qui ? Est-ce que, comme je le pensais, ça ne parle qu’à une audience française de manière périodique ou alors, en plus de l’engagement et des chiffres de visibilité, c’est également une réussite au niveau de l’audience ?

Et ben j’ai été médisant. L’opération en si peu de temps est un très beau succès. Pour analyser l’audience auquel le Quai d’Orsay a désormais accès, on a extrait tous les followers et on s’est concentré sur ceux qui ont au moins 2000 followers.

A. C’est qualitatif

L’audience (pour ouvrir en fenêtre c’est par ici) présente en 4 blocs est qualitative :

1. Les atlantistes : La communauté Atlantist constitue près de la moitié de l’audience de French Response. C’est un écosystème fondamentalement anglophone et transatlantique, composé de journalistes étrangers spécialisés en affaires étrangères (Wall Street Journal, The Atlantic, POLITICO Europe, Der Spiegel), de chercheurs en think tanks (CEPA, Atlantic Council, ECFR, GMF), de responsables politiques baltes et d’Europe de l’Est (ministres lituaniens, estoniens, finlandais), et d’une forte concentration de spécialistes de la désinformation russe. On y trouve également le compte EUvsDisinfo du SEAE, des observateurs OSINT, et des commentateurs géopolitiques anglophones à large audience. La présence du compte Anonymous (5,2M followers) témoigne de la porosité avec les réseaux hacktivistes anti-russes.

    2. Diplomatie et politique : C’est le cœur institutionnel français. On y retrouve l’ensemble du réseau diplomatique français (France Diplo et ses déclinaisons, ambassades en Ukraine, Pologne, Allemagne, UK, USA, ONU, OTAN), les ministres en exercice (Barrot, Haddad, Séjourné), les parlementaires spécialisés en défense et affaires étrangères, les journalistes politiques français (Le Monde, France Info, LCI, France 2, RFI), les analystes géopolitiques français (Bruno Tertrais, FRS, Obs. de Delphes), et les comptes institutionnels (Ministère de l’Intérieur, Économie, AFD, Business France). Forte présence des anciens ministres et conseillers présidentiels. Thomas Pesquet y figure comme personnalite-pont vers le grand public.

    3. Nato & Pro Ukraine : C’est la communauté militante la plus organisée de l’audience. Dominée par les comptes NAFO (North Atlantic Fella Organization), ces activistes numériques anti-russes opèrent en essaim coordonné. On y trouve le noyau dur français autour de l’écosystème Doshka (@doshka_f, @doshka_france, @motuzka_ua, @platforma_app) une infrastructure de soutien à l’Ukraine créée par des Français installés à Kyiv depuis 2022. Les comptes sont majoritairement pseudonymes, à faible nombre de followers individuels, mais très interconnectés entre eux. Présence significative de vétérans OTAN, d’Ukrainiens (dont des élus de Marioupol), et de militants baltes et scandinaves. Le compte @bricktop_nafo est le hub communautaire avec plus de 107K followers.

    4. Géopolitique et armée : Communauté d’expertise. On y trouve les analystes de défense français (Nicolas Tenzer, Cyrille Amoursky de BFMTV, Sam de Bendern de Chatham House), les militaires et ex-militaires (Général Yakovleff, Général Richoux, LC Dombre), les députés spécialistes défense (Frédérique Petitain, Stéphane Vojetta, Caroline Yadan), la délégation Ensemble pour l’Europe, et les comptes de vulgarisation géopolitique (Geotales). Profil type : francophone, expertisé, opinion marquée pro-Ukraine mais argumentée, souvent présent sur les plateaux télé. Audience plus masculine et plus spécialisée que les autres communautés.

      B. Ce sont des partisans

      Cela dit, au-delà du quali, c’est surtout une audience déjà de personnes convaincues qui sont pour un pacte atlantique, qui font partie de l’OTAN, qui sont pour une coopération entre l’Europe et les Etats-Unis. Donc ça veut dire que globalement c’est assez bien, ça permet de retweeter, mais il va falloir du clash si on veut être vus par les adversaires et par les personnes neutres.

      C. C’est Mondial

      Cette carte interactive le montre bien, l’audience n’est pas que franco-française.

      D. C’est anglophone

      Seul bémol dans l’internationalisation c’est que le monde a évolué et que donc il parle espagnol, il parle chinois, il parle indien et plein d’autres langues pour lesquelles il y a besoin d’une influence et pour lesquelles eux-mêmes opèrent des influences. Et à l’heure actuelle, ce compte est trop anglophone et trop de clash avec les Etats-Unis que pour avoir un impact sur le reste du monde.

      E. C’est peu suivi par le gouvernement et les marconistes

      Il y a de larges marges de manoeuvre pour les audiences du gouvernement dans les followers du compte.

      F. C’est unique

      Mais le plus important, c’est le très faible overlap entre les audiences de ce compte-là et les autres comptes diplomatiques habituels français. Il n’y a pas photo. Les audiences sont totalement uniques, propres à ce compte. Et aujourd’hui, il s’agissait majoritairement d’une audience à laquelle la France ne parlait pas.

      Enfin, parce que le chemin n’a pas été facile

      Bref, enfin un truc qui fonctionne un tant soi peu avec une belle audience bien utile. Parce que le chemin a été long. Voici les moments charnières que j’ai vécu de l’intérieur :

      2017. Avec les Macronleaks et le faux compte aux Bahamas, Emmanuel Macron est visé par des campagnes de désinformation russes. Il en gardera un stigmate tout au long tentant de mettre en place des lois de désinformation liberticides, mais obtiendra la fermeture de Sputnik et Russia Today. Il ne suffit pas d’avoir Reporter sans frontières à ses côtés pour faire passer une loi sur les médias.

      2019, l’Elysée tente Elyseeinfo / Elysée_com , un autre compte hors institutions (l’Elysée) ou le président (Emmanuel Macron) après avoir longtemps pensé à un « porte-parole numérique » :

      L’initiative ne tient pas bien longtemps.

      Pendant ce temps , en Afrique centrale, les Russes excellent dans les opérations de désinformation. Les Français sauvent un village avec leur aviation ? Les Russes publient sur les réseaux sociaux que c’est eux qui l’ont fait. La France se tait.

      Petit à petit, cela agace l’armée, le quai d’Orsay et les états-majors. Les colloques sont organisés avec des gens qui n’ont jamais vu ce genre de choses. D’anciens journalistes reconvertis, des quémandeurs de budgets européens faisant la manche, des coachs en éducation des médias qui tentent une résurrection de subsides et des fondations sentant le filon de la désinformation se bousculent pour parler du phénomène. Forcément, ce qui en ressort est un robinet d’eau froide dont le jus de bien-pensance ne donne pas beaucoup de clés : Filez de la tune aux médias pour fact-checker, éduquons notre population, et faisons publier aux réseaux sociaux leurs algorithmes. (les mêmes qui critiquent aujourd’hui l’algorithme open-source de X)

      Et comme n’importe quel acteur qui prend du retard sur des techniques de cyberguerres totalement nouvelles (on a pas encore eu la guerre en Ukraine filmée en direct) , l’État français va se mettre les pieds dans le tapis. Il faut dire que la France est particulièrement en retard par rapport aux acteurs majeurs de la défense. L’Iran dès 2016 teste des hijack de trending topic en France :

      Israël compte sur ses Startups pour booster son réseau d’ambassade :

      On apprendra que c’était surtout des retweets entre ambassades, loin d’être révolutionnaire. Tout ca est relativement sommaire alors que les Russes et les Américains vont plus loin en faisant des journaux ouverts des ingérences. Les Russes mobilisent Wikileaks pour investir la place publique, tandis que les Américains lancent tardivement Bellingcat. La gazette des services de renseignement devient croustillante.

      Et à force de frustration ce qui devait arriver arriva :

      Décembre 2020, c’est la douche froide : Meta annonce avoir démantelé un réseau de faux comptes liés à l’armée française. 84 comptes Facebook, 14 profils Instagram, des pages et des groupes, le tout ciblant la Centrafrique, le Mali, le Niger, le Burkina Faso, l’Algérie, la Côte d’Ivoire et le Tchad. Même un rappeur a plus de faux comptes à sa disposition pour booster ses vidéos YouTube dans son quartier. Alors, forcément, 96 comptes perdus dans 6 pays, ça se voit comme un Russe fonçant sur les positions ukrainiennes en début de conflit pour se faire droner. Le tout exposé par Graphika, où la cheffe de l’innovation de l’époque est française. Aie.

      Le principe : des militaires français se faisaient passer pour des habitants locaux et publiaient du contenu favorable aux opérations françaises et critique à l’égard de la Russie. C’est la première fois que Facebook épingle publiquement une campagne de désinformation liée à une armée occidentale. Le pied de nez est total en pleine conformité à la législation. Le ministère des Armées, pris la main dans le sac, se contente de déclarer qu’il n’est « pas en mesure d’attribuer d’éventuelles responsabilités » tout en déclarant, avec superbe, « pas étonné par les conclusions de Facebook ». Le démantèlement alimente lui-même le narratif anti-français que ces opérations étaient censées combattre.

      La France se dote en 2021 de Viginum, un service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères rattaché au SGDSN. L’organisme n’est pas un bras armé et n’a que 8 employés-agents au départ. (Cela va plus que quintupler) Entre 2023 et début 2025, il détectera 77 opérations de désinformation russes.

      Parallèlement, des programmes comme Désinfox Afrique ou Désinfox Sahel, forment des journalistes fact-checkeurs sur le continent. Encore une fois ces initiatives directement sorties des poches à idées à la con des médias en quête de subsides donnent des résultats qu’on peut qualifier de microscopique. La seule chose qui a fonctionné en termes de riposte pour le moment, ce sont les notes Twitter. Pour une simple raison : la désinformation a déjà muté. Au début, elle était fausse. Maintenant, elle n’est ni fausse ni vraie : elle cadre. La recherche de vérité s’empile sur l’idéologie ou sur la confession.

      Alors en septembre 2022, Emmanuel Macron tente un autre angle. Devant les ambassadeurs réunis à l’Élysée, il appelle à « assumer une stratégie d’influence et de rayonnement de la France » et exhorte les diplomates à « mieux utiliser le réseau France Médias Monde, qui est absolument clé, qui doit être une force pour nous ». En gros, on copie les Russes avec Sputnik et Russia Today. Et on va au combat en leur faisant regarder Thalassa sur TV5 Monde. Diabolique.

      Les sociétés des journalistes de France 24 et RFI publient des communiqués cinglants : « Non, M. Macron, FMM n’est pas le porte-voix de l’Élysée. « Nos journalistes ne sont en aucun cas et ne seront jamais un outil au service de votre communication et de votre politique. » Pire, le SNJ-CGT souligne que ces propos « viennent maladroitement confirmer ce que pense une frange de l’opinion à propos de l’hypocrisie de la France dans sa politique africaine » et qu’ils « contribuent à discréditer plus efficacement encore que la propagande russe le travail des correspondants ». Non seulement la tentative échoue, mais elle se retourne contre la France : en Afrique francophone, l’épisode est largement relayé comme une preuve supplémentaire que les médias français sont bien des instruments de propagande néo-coloniale.

      Dans le même temps, le Quai d’Orsay explore en coulisses la création d’un média d’influence en ligne dédié à l’Afrique, inspiré d’un rapport de Luc Briard et Liz Gomis sur la « Maison des mondes africains ». L’idée : un pure-player qui permettrait de « fabriquer de nouveaux imaginaires ». Trop artificiel, trop institutionnel, c’est encore une catastrophe. Aie Caramba. Encore raté.

      Décidément, Emmanuel Macron n’y arrive pas avec les journalistes pour lesquels 4/5 sms distillés entre 23h et 1h ne suffisent pas comme les autres problèmes. Alors on revient à une solution institutionnalisée.

      Novembre 2022. Macron présente la Revue nationale stratégique à Toulon et élève l’influence au rang de « fonction stratégique », définie dans ses dimensions diplomatique, militaire, économique, culturelle, sportive, linguistique et informationnelle » Celle-ci doit s’incarner dans une « stratégie nationale d’influence » dont le Quai d’Orsay est chef de file interministériel. Quatre mois plus tard, il annonce le « réarmement » de la diplomatie avec des grosses hausses de budgets et de personnels.

      Auditionné à l’Assemblée nationale, Anne-Claire Légendre confie qu’elle a reçu des ordres pour passer à une « diplomatie de combat ». Dans le même temps, en préaparation de la loi sur les ingérences étrangères, le sénat étrille l’état et parle de naïvité de passivité et de morcelellement. Elle parle de résilience de la population, de la bataille des narratifs (utiliser dès les débuts des études en désinformation) et appelle à une stratégie interministerielle. La loi elle-même est une loi inutile (sauf pour l’extension de la tehcnique algorithimique) dans le pur style de la législature. On légifères sur des objets dont ne peut jamais établir la moindre sanction.

      En mai 2025, une campagne de désinformation massive transforme un mouchoir en papier d’Emmanuel Macron en un pochon de cocaïne. 75 millions de vues sur X. La complosphère internationale s’en empare, portée par des comptes pro-russes et des figures de l’extrême droite française. L’Élysée, cette fois, réagit différemment.

      Au lieu du communiqué classique, la présidence publie un mème : « Ceci est un mouchoir. Pour se moucher. » « Ceci est l’unité européenne. Pour faire avancer la paix. » Le ton est sarcastique, le format est natif des réseaux sociaux, la réponse est en anglais autant qu’en français. La technique rappelle son utilisation de l’humour et des réseaux sociaux pour déminer la désinformation selon laquelle il aurait une relation homosexuelle avec Matthieu Gallet.

      Quatre mois plus tard, en septembre 2025, French Response est lancé. Dans le même temps, Barrot, fidèle du président, demande aux ambassadeurs d’installerdes comités locaux d’influence, en rassemblant toutes les parties prenantes et tous les services de l’Etat avec deux missions : détecter les relais et faire le panorama de la menace. Est-ce que tout cela semble aller dans le bon sens ? Dans les ingrédients en tout cas, car on est loin des ronds de cuir bien-pensant de la désinformation appelant au fact-checking, à la transparence algorithmique et à la bonne éducation des peuples.

      Ce qui va manquer maintenant c’est l’expérience dans l’éxecution. Car comme en 2016, la France est en retard. Les autres pays sont bien plus loin dans leur déploiement. La Chine met une misère aux entreprises françaises sur ses propres espaces. La Russie a ses comptes déployés depuis assez longtemps pour être caché et pour se lancer dans l’offline (Etoile de David au pochoir dans Paris et les alentours ou les mains rouges taguées / 5 Cerceuils de soldats français) ou dans l’exploration des IA (Réseau Portal Kombat) Les Etats-Unis ont un réseau etayé et une expérience chevronné dans des pays plus à l’est de nos contrées, au Moyen-Orient et Asie centrale. Et donc oui : il est temps.

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