#SaccageParis : astroturfing ou opération militante ?

Hier matin, dans la matinale de RTL, Anne Hidalgo a souhaité faire le point sur la campagne #SaccageParis menée sur les réseaux sociaux qu’elle accuse d’être un mouvement d’astroturfing mené par l’extrême droite. Alors qu’en est-il réellement ? Analyse via Brandwatch

Astroturfing ?

L’astroturfing est une technique de communication nommée pour la première fois par un sénateur américain Lloyd Bentsen. Son étymologie provient d’un produit de gazon synthétique qui imite à s’y méprendre le gazon naturel. Le sénateur voulait opposer les mouvements sociaux de citoyens dits « grassroots movements » aux tentatives d’entreprises peu scrupuleuses de simuler un emballement citoyen autour de leur cause.

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 Le produit astroturf

Cette technique a cependant toujours existé. Ainsi, Richard Nixon faisait envoyer en masse des courriers aux « courriers des lecteurs » des textes vantant les bénéfices de sa politique, les industriels du tabac avaient créé de faux groupes de soutien « protabac ». Mais avec le Web, et plus particulièrement le Web 2.0, on a vu l’émergence des techniques d’astroturfing, à tel point que l’on peut presque parler d’âge d’or. En 2016, je donnais à disposition un guide complet sur ce qu’est l’astroturfing que vous pouvez consulter en cliquant ici.

En bref :

Il y a astroturfing dans la mesure où ceux qui ont débuté la phase se sont engagés dans une démarche d’ultraactivité anormale et non naturelle sur les réseaux sociaux. Le « trending topic » provient donc d’une minorité de personnes (1000 personnes). Un tweet publié en amont du lancement peut laisser penser à une organisation en amont. Cela dit, la polémique vient de Parisiens de bords politiques différents et non de l’extrême droite. Pierre Liscia, mise en cause, n’apparait qu’une fois la polémique déjà amorcée. S’il n’est pas derrière @PanamePropre, il ne peut être mis en cause.

Anne Hidalgo a raison sur le fait qu’être sensibilisé aux enjeux de ces mobilisations en ligne pour les journalistes est important. Il faut connaître les techniques, et dans le cadre de la couverture médiatique de soubresauts numériques ne jamais parler en termes génériques avec des expressions comme « Les Français », « les Parisiens » ou « les internautes ». Ces expressions numériques sont l’expression d’une partie du problème, d’une partie des acteurs qui sont parties prenantes, et il convient de questionner les faits sans se cacher derrière « les internautes francophones » dans leur ensemble.

Les grandes questions :

D’abord, analysons la propagation en question pour avoir tous les éléments à disposition :

Donc :

  1. Une étape où un ensemble de comptes autour de @PanamePropre qui ont amorcé le trending topic. Ces personnes ont pratiqué une forme de publication assez massive. Nous verrons plus bas les personnes qui ont propagé ce hashtag : elles sont d’opinions diverses et pas de l’extrême droite.
  2. En deuxième temps, le trending topic a attiré le regard des journalistes et de médias comme Emmanuelle Ducros, du Parisien et du Figaro, mais également des politiques (Marine Le Pen, Pierre Liscia) qui ne sont arrivés qu’après la propagation complétée.
  3. Les médias ont embrayé par la suite faisant en sorte que la polémique a encore grossi et pris un tournant séquentiel. Sur Facebook, la polémique a même touché des médias étrangers.

Est-ce que l’on peut parler d’astroturfing ?

La réponse est complexe, je la ferai donc en plusieurs temps dans la mesure où plusieurs éléments relèvent effectivement de techniques d’astroturfing mais où certains autres plaident dans l’autre sens.

Oui

a) Une suractivité d’un certain nombre de comptes militants : premièrement le hashtag a bien été pushé par un ensemble de comptes dont on peut affirmer qu’ils ont eu une suractivité par rapport à la normale. Ainsi le premier compte à l’oeuvre a tweeté pas moins de 1230 fois.

B) Une Intentionnalité politique : Il est par contre clair que la campagne est politique. Dans la notion d’astroturfing, il y a la notion d’opposition à ce qu’on appellerait un mouvement « Grassroots » à savoir un mouvement citoyen qui nait du terrain autour de problématiques. Si ici, des citoyens ont pu rejoindre le mouvement en cours de route, sans aucune vision politique, le départ du hashtag est clairement une opération politique. L’un des premiers tweets de la séquence venant d’un compte qui fut très très actif est à ce titre assez bizarre :

Le compte qui démarre la polémique, ParisPropre (@panamepropre) nait avec la volonté de toucher les médias, avec une assise politique ancrée autour de mouvements déjà existants (Quartier de Lariboisière, La Chapelle, etc) et autour de Pierre Liscia.

En un mois, le compte a réussi à agglomérer pas moins de 7221 followers.

Du coup peut se poser la question de est-ce que les followers sont vrais ou pas ? Un simple check pour voir si on peut dérouler quelque chose avec le pas toujours parfait, mais néanmoins pratique pour voir s’il y a un petit doute, TwitterAudit.

L’analyse des followers avec Brandwatch Audience montre la même chose à savoir des gens de Paris, plutôt cadre, qui « aime la France », ainsi que quelques influenceurs dans les followers :

L’analyse de ce que les followers publient montre qu’on a affaire à des personnes plutôt dans l’opposition de la ville de Paris, mais pas un bord en politique particulier :

L’analyse des domaines qu’ils partagent le plus par contre est claire :

Notons que la présence de Valeurs Actuelles, FDeSouche (en 1er) , Valeurs Actuelles et BVoltaire : ce sont les seuls marqueurs que nous avons trouvés comme étant catégorisés à droite. Notons que dans les premiers temps du compte, celui-ci est très enclin à retweeter pas mal de prises de parole de Pierre Liscia.

On voit très bien de connexions entre les différentes sphères, aucune page ne s’est créée pour l’occasion. On voit donc bien qu’indépendamment du dispositif lancé sur Twitter qui vise à toucher les médias et créer un phénomène politique, la chose n’est pas répandue.

Non

A) l’échelle des super-actifs reste assez correcte : j’aime toujours voir la part des 1 % des plus actifs dans le compte total de tweets : 218 acteurs ont publié 46 894 tweets (sur 134 969 tweets) , soit 34,7 % des tweets. C’est relativement dans l’acceptable. (Pour rappel, pour l’affaire Benalla, on était à 89 % des tweets produits par 1 % des plus actifs.)

B) Les productions sont réelles : au-delà des slogans, des hashtags brandis, des retweets massifs, les vidéos et images sont bien réels. Elles ont donc été photographiées et filmées par des Parisiens. Les productions étaient relativement éparses et donc on ne peut pas dire que tout est faux, et que cela provient de personnes qui ne sont pas parties prenantes de la ville.

C) Une anonymisation des comptes pas plus surprenante que d’habitude : Sur les 21836 personnes qui ont tweeté sur le hashtag, seules 2110 personnes écrivent en ayant un vrai nom. C’est assez habituel cela dit des conversations sur Twitter, surtout sur un champ politique. On ne peut donc pas dire que ce mouvement est particulièrement « anonyme » au regard des autres problématiques

D) Pas de création de comptes en 2021 : ce sont tous de vieux comptes pour la plupart à l’exception donc de PanamePropre

E) On observe une mobilisation sur Facebook: dans le cas d’une activation globale de la société (phénomène Black Live Matters, Transition écologique, etc.) on devrait voir le même engouement sur Facebook avec des pages publiques se lancer à destination des personnes, et voir un phénomène d’ultra mobilisation sur tous les médias. Dans une première version de mon analyse, je disais que non. J’ai à 13h le 9 eu des résultats plus complet qui montrent qu’on voit une logique de communautés sur Facebook

Est-ce que la polémique vient d’extrême droite ou non ?

Non

Là, il n’y a pas l’ombre d’un doute : la polémique ne vient pas d’extrême droite. Si Marine Le Pen a pu être présente via un tweet, et donc rejaillir dans les tops influenceurs des logiciels « presse-bouton », elle n’occupe pas une place centrale. Elle est excentrée avec de faibles militants autour de sa reprise de parole. Cela dit, quand on analyse les followers du principal compte de la propagation, on retrouve des sites comme Valeurs Actuelles, FDeSouche (en 1er) , Valeurs Actuelles et BVoltaire qui montrent quand même une position très à droite. Mais il n’y a pas que les followers de ce compte qui ont agi sur cette polémique. Enfin, la dernière analyse qui prouve cela est l’analyse de ceux qui sont au départ de la polémique, du 21 mars au 1er avril pour voir trois dynamiques bien différentes :

Un ensemble de Parisiens (vert) qui démarrent la polémique. Dans cette communauté qui sera plus large, il y a à la fois des citoyens, des riverains des personnes qui mettent dans leur biographie qu’ils sont sur les listes du MODEM, et des personnes sur les listes de Rachida Dati. Vient une communauté en bleu avec beaucoup de gens qui se déclarent « En Marche » ou qui disent dans leur biographie vouloir Macron en 2022 . Enfin une communauté avec des gens qui se disent « Gaulliste », « Pro Fillon » , Patriote dans laquelle il y a également des comptes de Debout la France. Et globalement quatre personnes très influentes dans le réseau de départ : PanamePropre, FoudeParis et Aurevoir Hidalgo. Viendra dans un second temps Emmanuelle Ducros.

En définitive, il ne s’agit pas du tout d’une polémique d’extrême droite. On peut dire qu’il s’agit de personnes plutôt dans l’opposition, mais jamais qu’elles sont d’extrême droite. Il y a des gens qui se disent dans leur biographie Modem,LREM, DLF, ou LR, soit les partis d’opposition. Les différentes captures d’écran circulants de plateforme de social listening montrant des comptes plutôt à droite sont exactes, mais elle ne montre que la polémique à la fin, une fois que toute la propagation est finie. Dans les mouvements sociaux sur les réseaux sociaux, il faut s’attacher à appréhender la création et la propagation dans les premiers temps.

Est-ce que la polémique vient de Pierre Liscia ?

Non

S’il est possible de lier fortement les comptes qui ont pu s’exprimer à Pierre Liscia, et que Pierre Liscia est un acteur qui a grandement contribué à la campagne, il est impossible de dire qu’il en est l’initiateur et les éléments à disposition n’amènent pas à y croire. Par exemple, ce tweet dans les premiers moments :

En fait dans ce style de mouvement d’opinion sur les réseaux sociaux, il est logique de retrouver des réseaux qui ont des affinités avec les thématiques abordées. Cela fait des années que Pierre Liscia milite sur ces champs. Il a donc aggloméré un grand nombre de followers déçus de la politique de sécurité et de propreté de Paris. (salle de shoot, propreté, etc.) Il est donc logique qu’une polémique sur la propreté le place en compte important dans la propagation. En définitive, nous pouvons dire que les comptes sont des gens qui interagissent et suivent pas mal Pierre Liscia mais qu’il est impossible de lier Pierre Liscia avec le début de la polémique sauf si Pierre Liscia est PanamePropre, vu qu’il s’agit de ce compte-là qui était le plus important dans la propagation.

Est-ce que la polémique est l’expression des Parisiens dans leur ensemble ? Est-ce que les médias ratent quelque chose ?

Non clairement pas.

Comme toujours dans ce genre de campagne, elle n’est que l’expression d’une communauté qui tente de faire valoir ses droits et pensée auprès du plus grand nombre. Ce qu’on peut dire, c’est que l’audience est parisienne, que l’audience est plutôt à droite sur l’échiquier politique et a toujours été contre Anne Hidalgo, que cela soit il y a 3 ans ou maintenant. Là est donc le jeu dangereux des médias :

  • Les représenter comme les Parisiens dans leur ensemble est une erreur journalistique et de fait. Cela représente une mécompréhension de ce genre de campagne de sensibilisation de la part des journalistes. Il est difficile pour ces derniers de décerner la pure campagne « authentique », de l’astroturfing ou de la volonté politique. La prise de position d’Anne Hidalgo sur RTL est donc en partie véridique.
  • Cependant, est-ce que c’est parce que les gens qui s’expriment sont de droite qu’ils n’ont pas le droit à la parole ou que la réalité qu’ils dénoncent est fausse ? Non. Elle est authentique, réelle, et avec des preuves. Et la grande majorité des gens qui s’exprimaient ici n’étaient pas d’extrême droite.

Le fond du problème ici est que les articles qui sortent font état des « Parisiens » dans leur ensemble qui se mobilisent sur les réseaux sociaux pour dénoncer un chaos. Se faisant ils font ce que j’appelle théoriquement de la metainformation : ils parlent d’un fait, non pas pour décrire les faits en eux-mêmes (la propreté est un souci à Paris, nous avons mené l’enquête) mais pour parler d’une metainformation sur le fait. (LES GENS DISENT QUE la propreté est un souci à Paris) Là est toute la problématique.

L’enjeu pour les médias et journaliste est donc de connaître les techniques, de ne pas parler en termes génériques comme « Les Français », « les Parisiens » ou « les internautes », mais comme étant l’expression d’une partie du problème, et de questionner les faits sans se cacher derrière « les internautes francophones ».

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COMMENTS

  • <cite class="fn">Laura Goldberger</cite>

    (1) Aussi riche et nourrissant que soit ce travail il met en relief les limites de ce que l’on peut exploiter en matière de dopage numérique ou « mass-following »
    (2) Il faudrait explorer des milliers de données pour en extraire quelque chose de significatif …les données nous disent d’où vient le vent mais on reste un peu sur sa faim
    (3) Par ailleurs si tout #trendingtopic commence par un groupe d’influenceurs bien organisé, il me semble que le terme #astroturfing n’est pas très adapté pour la simple raison que nous ne sommes pas dans l’influence artificielle
    (4) L’opposition à la transformation disgracieuse de Paris est légitime elle n’est pas « forcément » liée à une sensibilité politique.
    (5) Le compte @saccageparis auquel je me suis abonnée aujourd’hui ne peut que légitimement prendre de l’ampleur à l’image de la laideur galopante de notre capitale #ILoveParis

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