Comment s’est propagée la polémique du Burkini sur les réseaux sociaux ?

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C’était la polémique de l’été : le burkini, une tunique spéciale pour les personnes de confession musulmane  qui recouvre les cheveux à la manière du Hijab, a occupé tout l’espace médiatique. Comment est née la polémique ? Qui l’a propagée ? Cui bono ? Analyse à l’aide de Visibrain Focus TM.

Les conclusions

Pour ceux qui n’ont pas envie de tout lire (vu la longue analyse du sujet), voici la plupart des enseignements dès le début :

  1. La polémique est nourrie par deux groupes antagonistes de même ampleur, le tout regardé par des observateurs 

Dans les deux schémas de propagation de l’affaire, on voit deux groupes se faire la guerre un troisième groupe qui observe la situation. Ce schéma est typique de ce qu’on appelle « la foule polarisée », à savoir deux groupes qui se livrent à une bataille idéologique. Totalement absent, le spectateur n’ose pas prendre position et est pris entre deux groupes s sur la question.

Récemment, la polémique du Cénacle, ce restaurant dont le patron a viré deux musulmanes voilées en les traitant de terroriste, a accouché d’un même constat, de manière encore plus flagrante :
2016-08-30 09_47_40-Gephi 0.8.2 - Project 4

Cela nous rappelle scientifiquement un constat déjà identifié par Ruth Amossy, à savoir que la si la polémique est profondément dialogique (deux parties discutent d’une même chose), elle n’en est pas pour autant dialogale. (Il n’y a pas de dialogue entre ces communautés. Les « liants » des cartographies étant uniquement des points de mentions (ici par exemple l’un RT le CCIF, l’autre groupe le critique), mais il n’y a pas de dialogue entre les parties. Cela veut dire qu’il n’y a pas de recherche du consensus entre les parties, ce qui ne peut donner qu’une situation éternelle.

2. La polémique actuelle naît sur les réseaux sociaux, les politiques s’en emparent, les médias répercutent

Voici maintenant un certain temps que je réalise des analyses de ce genre de phénomène. La mécanique est toujours la même ( Voir Le Bikini de Reims, TelAvivSurSeine ou encore le faux attentat d’Aubervilliers) et je l’avais symbolisée comme suit :

On peut ainsi dire que la propagation d’une actualité de droite est la suivante : (pour la muslimsphère, on oublie les relais, et on compte sur les trending topic)

Elle est d’ailleurs très proche de celle de Samuel Laurent ici ou de celles que j’avais faites ici  :

  1. Un microévénement survient : agression d’une femme en monokini, événement privé à Marseille, agression d’une femme en bikini, etc. De préférence, il y a l’Islam derrière, ou un sous-entendu.
  2. Un noeud de réseau de la patriosphère le capte par son réseau et le diffuse : 90 % de chance que cela survienne via Pont d’Arcole ou TPrinceDeLamour dit Napoléon.
  3. Cette diffusion connaît un succès de 200 à 300 retweets.
  4. Un politique Républicain très à droite/FN ou un journal de droite (FigaroVox, Valeurs Actuels) donne de l’authenticité au débat en rentrant dans la danse.
  5. Les autres journaux en parlent. C’est la période « open-bar ». Quiconque ayant envie d’en parler est joyeusement accepté. Les analyses géopolitiques, terroristes ou sociologiques de l’ensemble de la société française sont prioritaires pour montrer que le microévénement n’en est pas un, mais qu’il est l’expression d’un mal plus profond.
  6. Les autres politiques en parlent. On ne peut pas laisser le chemin ouvert à l’ droite.
  7. Finie la période Open Bar des médias, on arrive à la période des tribunes et éditoriaux qui invitent « à prendre de la hauteur » dénonçant le pathos ambiant en appelant au logos.
  8. Soit un autre événement connexe survient (ici la photographie d’un cas concret), soit l’affaire tombe dans l’oubli total.

3. Une polémique qui ne sert à rien ?

Le constat que se font beaucoup de personnes sur Twitter Est que tout cela est beaucoup de bruit pour pas grand-chose. Cependant, le fait que le débat ait également passionné le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada est assez révélateur d’une différence de culture et d’une société en plein dissensus. Ruth Amossy, une des chercheuses les plus productives sur la polémique disait ainsi :

« la polémique n’est pas un désordre de la communication, mais une modalité argumentative. Axée sur l’opposition irréductible, la division en groupes antagonistes et le discrédit de l’autre, elle exacerbe les différends. Cependant, la gestion du conflit dans le dissensus crée du lien social et remplit d’importantes fonctions identitaires, protestataires, pragmatiques, etc. Mais surtout, la polémique qui se construit dans la circulation des discours autorise une coexistence dans le dissensus. Celle-ci est indispensable dans la démocratie pluraliste où le conflit est de règle et le triomphe de l’accord illusoire. »

4. La grande place prise par l’ droite dans le débat

Il est clair qu’à chaque étape, l’ droite a été particulièrement active sur les réseaux sociaux, et ce bien plus que leur « opposant », partisan du burkini ou contre l’islamophobie. Je dirais même qu’il n’y a même pas match. Voici donc 4 à 5 analyses où l’on voit leur importance grandissante dans les débats de société, les attentats et les rumeurs. La place de TPrinceDeLamour dans chaque polémique est à ce titre assez éloquente. Cela n’augure rien de bon pour les élections présidentielles où de nombreux coups risquent d’être menés. Cela invite les observateurs et les journalistes à la plus grande attention pour éviter une trumpisation de l’actualité.

Annexes

I. Le fil des événéments

Phase 1 : l’événement privé à Marseille

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Tout commence avec ce tweet de Pont d’Arcole qui dénonce un événement privé dans un parc de Marseille  :

2016-08-30 10_40_34-Pont d'Arcole ن sur Twitter _ _Speedwaterpark _ 10 septembre, journée réservée a

La mention « garçon autorisé jusqu’à 10 ans » fera autant parler d’elle que la mention du Burkini. Déjà un journaliste flaire le bon sujet porteur :

Des élus du FN et des Républicains seront alertés par ces messages ce qui fait que Le Lab d’Europe 1 embraye alors pour faire un article, devançant Valeurs Actuelles :

On assiste alors à une véritable flopée d’article sur le sujet ainsi que des analyses. Le FigaroVox nous explique ce que cette histoire nous révèle. L’ droite se mobilise alors, faisant des pétitions : ( capitalisant moins de 1000 signatures)

Le hasard du calendrier médiatique fera qu’une photographie fera véritablement le buzz sur les réseaux sociaux au même moment, et met en scène le Burkini aux Jeux Olympiques. L’ droite y voit une métaphore entre occident et orient :

Burkini VolleyBall

Suite à des menaces de mort et aux déclarations d’homme politique, l’événement privé est annulé. Les médias anglais couvrent déjà la polémique :

L’ensemble peut est résumé par cette infographie :

Burkini_debut

On y voit donc des acteurs de la droitosphère pusher un sujet presque pas repris par la presse à ses débuts. L’histoire n’intéresse donc que les activistes des deux bords.

Phase 2 : l’interdiction du Burkini sur les plages de Cannes

Le 12 août, le maire de Cannes ajoute de l’huile sur le feu en interdisant le burkini sur les plages de Cannes :

Le mouvement crée une vague :

Un tribunal valide l’arrêté :

La nouvelle ravit l’ droite :

Tandis qu’elle consterne la presse britannique :

Dans le même temps, en Corse, se déroule une rixe sur la plage rapidement exploitée par les identitaires :

Le débat est alors global et connaît ses premiers pics puisque pas moins de 100 000 tweets seront échangés en deux jours. On va alors entrer dans une période de « ventre mou » où toute la presse en parle, mais où les réseaux sociaux manifestent leur agacement. La plupart des tweets sont de ce type :

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Le tout est magnifiquement résumé par le Gorafi :

La propagation fut la suivante :

CannesInterdiction

Phase 3 : la photographie d’une femme en foulard verbalisée

Au matin du 23 août surviennent dans la presse britannique les photographies d’une femme portant le foulard à qui l’on demande de l’enlever.

L’indignation serait ici très vive :

Cela fera dire à David Thomson que cela servira la propagande de l’Etat Islamique :

Le CCIF monte au créneau :

La droite n’en démord cependant pas :

Tandis que l’ droite crie au complot :

L’ensemble se situe comme ceci :

Capture d'écran 2016-08-30 08.23.13

On y voit en rouge l’ droite et beaucoup de commentaires venant de la presse anglaise, retweeté par des partisans du Burkini. Le CCIF est présent dans cette cartographie au sein des communautés de droite parce qu’ils ont surtout été pointés du doigt comme « manipulateur » pour cette photographie. La logique est cependant toujours la même : en haut les gens de la droitosphère, et le reste plutôt partisan avec un peu de commentateurs vers le centre.

Phase 4 : la cour française suspend les arrêtés.

Cela ne calmera pas les ardeurs des politiques :

Je vous passe Sarkozy, Wauquiez et consorts. Le volume est aujourd’hui considérablement descendu, ne cumulant qu’à 30 000 tweets.

II. Analyse des intervenants

Si l’on analyse les intervenants à cette polémique sur l’ensemble de la période, on peut tout d’abord découvrir que nous avons comme à chaque fois quelques bots dans chaque clan :

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Toutefois, il y en a moins que d’habitude, et c’est vraiment négligeable.  Pour comprendre les membres qui étaient le plus actifs, j’ai pris les 2600 users qui avaient le plus de tweets à leur actif. J’ai rajouté à cette liste 3 utilisateurs pour avoir une lisibilité claire sur qui appartient à qui : Marwan_FX, Nicolas Sarkozy et Marine Lepen. Le graphisme suivant, comparé aux autres précédents schématise leur relations followers-following (je te suis – tu me suis) plutôt que les interactions. On y découvre 3 communautés distinctes :

  1. La droite

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A noter que le pont entre la droite et les médias est symbolisé par Nicolas Sarkozy. Le haut du graphe est constitué de personnes proche de Nicolas Sarkozy et avec quelques liens followers-following avec des membres de la « patriosphère ».

2) Les médias et la gauche :

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On y retrouve les médias (AFP, France 24), mais ce qui est intéressant est que l’on voit surtout Le Figaro, et le Guardian. Au loin, avec un peu de lien avec cette communauté, Al Kanz et très a loin Marwan_FX qui fait le pont vers la 3e communauté :

3) Une « grand public »

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On y retrouve des gens d’origine étrangère et autres, dont certains sont pros ou certains sont dubitatifs :

Revenons maintenant à l’ensemble des acteurs pour voir que la polémique fut mondiale avec une forte présence des Royaume-Uni, du Canada et des États-Unis  :

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Cela est encore plus flagrant lorsqu’on analyse les domaines les plus partagés :

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On voit dans les professions des biographies des personnes impliquées une bonne dose de journalistes et de militants :
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Tandis que la répartition entre hommes et femmes pointe surtout la grosse part de « autres ».

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Que représente cet autre ? Tout simplement le fait qu’il y a énormément de pseudonymes et médias qui sont impliqués dans la polémique sur les réseaux sociaux.

III. Analyse sémantique

Le top des expressions montre de nouveau une forte présence d’anglais dans les discussions. On voit également que la « provocation » est pas mal utilisée.

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Même constat dans les hashtags les plus utilisés :

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Terminons cette analyse par un Top tweet occupé pour la plupart par des dénonciations de la situation :

 

  • Cécile Paillard

    Merci Nicolas pour cette analyse très détaillée sur un sujet aussi…épineux. Je pense une question à sa lecture. Où sont les féministes et les autorités du culte musulman ? Il me semble qu’on ne les a pas beaucoup entendues… je me trompe ?

    • Vanderbiest Nicolas

      Cela n’émerge pas en tant que communautés actives dans les cartographies. Donc soit ils étaient totalement absents, (J’ai quand même lu énormément de tweets et je ne les ai pas beaucoup vus) soit ils étaient présents mais ne se sont pas retweetés/mentionnés l’un l’autre.

    • Evaelia

      De ce que j’ai vu sur ma TL, les (enfin « des », le mouvement féministe est rempli de courants en désaccord les uns avec les autres) en ont parlé, en s’agaçant de la politisation du corps des femmes (sans jamais demander leur avis aux principales concernées évidemment) et du non respect des libertés fondamentales (d’opinion et de culte par exemple). Je ne doute pas non plus que dans l’autre « camp » ça en ait causé aussi, même si je ne suis pas allée vérifier.

      On s’est aussi beaucoup agacé du fait que des gens qui nous crachent à la figure à longueur d’année se servent de notre combat comme cache-sexe pour leur haine envers les populations immigrées. Parce que bon la plupart des gens que j’ai vu s’exprimer contre le burkini nous haïssent le reste du temps et/ou font preuve de la misogynie la plus outrancière, du coup leur servir de caution est assez insupportable :/

      Excellent article sinon effectivement 🙂